Réparer l’avenir : enquête sur une filière qui se réinvente

À l’École de la Réparation à Roubaix, 20 élèves sous contrat avec l'association et salariés au SMIC, suivent à temps plein une formation d'« Artisanat sneakers, maroquinerie et textile ».

Reprendre un ourlet ou ressemeler une chaussure ont longtemps été des gestes familiers pour lesquels l’artisanat de proximité faisait partie du quotidien. L’arrivée de nouveaux modes de consommation a bouleversé notre attachement à notre garde-robe, devenue plus facilement renouvelable. En France, ce sont aujourd’hui plus de 7 millions de vêtements neufs achetés chaque jour et, en Europe, chaque personne jette en moyenne 11kg de textiles par an, dont 80% finissent enfouis ou brûlés*.
Pourtant, une mutation est en marche. En 2024, 21,6 millions de pièces ont été réparées en France, contre 16 millions en 2019. Le Bonus Réparation, lancé par Refashion en novembre 2023 et issu de la loi AGEC, est venu donner un coup d’accélérateur décisif.
En deux ans, plus de 1,7 millions de réparations ont été réalisées, grâce aux 113 millions d’éco-contribution recueillis auprès des producteurs par l’éco-organisme, avec plus de 1 500 réparateurs labellisés mobilisés sur l’ensemble du territoire, dont 29% de réparateurs de chaussures, réalisant 83% des réparations effectuées.**
La filière se retrouve face à un défi. En 40 ans, le nombre de cordonniers en activité en France est passé de 40 000 à un peu moins de 4 000, et les formations n’ont pas évolué au même rythme que le métier. Un paradoxe, alors qu’une croissance du marché de 7% par an jusqu’en 2030 et la création de 9 500 emplois sont anticipés sur la période***.
Une double équation à laquelle font face les acteurs que nous avons rencontrés, pour mener la filière dans sa transition. Qu’ils soient issus de l’artisanat, responsables de fédération professionnelle ou de la gestion des fonds de réparation d’un éco-organisme, qu’ils forment de nouvelles générations d’artisans ou créent des solutions numériques, ils partagent la croyance dans l’avenir des métiers de la réparation et la volonté de valoriser des savoir-faire qui se réinventent, transmis de main en main par des artisans aux outils résolument tournés vers le digital.

Un secteur à la croisée des chemins

Dès la première année de mise en place, le Bonus Réparation a montré sa capacité à stimuler l’activité des artisans qui y adhèrent. Une étude menée en 2024 par Refashion montre une augmentation d’activité de 13,2% pour les réparateurs labellisés, contre seulement 2% pour les non labellisés.
Les cordonniers, qui représentent 30% des 1 500 labellisés, ont réparé plus de 400 000 paires de chaussures en 2024. Jean-Pierre Verneau, Maître artisan cordonnier et Président de la Fédération Française de la Cordonnerie Multiservice (FFCM), estime que l’augmentation d’activité liée à la labellisation tourne autour de 20% pour ces artisans.
Alors comment expliquer que seulement 460 cordonniers sur les 3 500 en activité sur le territoire, aient choisi d’être labellisés ? Elsa Chassagnette, Responsable Fonds de Réparation chez Refashion, avance quelques pistes de réflexion : « Une bonne partie des labellisés sont des professionnels en reprise d’activité ou tout nouvellement installés, qui ont compris que la visibilité du bonus leur garantit une activité. » A contrario, les cordonniers déjà établis ont construit une base de clientèle fidèle, qui est souvent suffisante pour des ateliers rarement composés de plus d’un artisan. Elle constate aussi, comme Jean-Pierre Verneau, le vieillissement de la population des cordonniers. Si des reprises ont eu lieu ces dernières années, le dernier rapport de branche “Cordonnerie Multiservice” de la FFCM fait état d’un quart des cordonniers ayant plus de 55 ans, et 11% plus de 65 ans.
Une population plus âgée et moins à l’aise avec le numérique, un enjeu devenu majeur. Jean-Pierre Verneau, avec son site cordonnerie.fr créé à la fin des années 90, est un des précurseurs de la cordonnerie en ligne et en a fait son cheval de bataille. Cette appréhension vis-à-vis du digital explique, pour les deux professionnels, la résistance de certains à l’adhésion au dispositif du Bonus Réparation, avant de balayer ces craintes qu’ils estiment infondées. « La labellisation et la gestion du bonus ne sont pas des procédures plus lourdes que de gérer les papiers lorsqu’on doit remplacer une machine ! », s’exclame Jean-Pierre Verneau. Elsa Chassagnette confirme : « Les labellisés nous remontent qu’ils sont très à l’aise avec l’application mise à leur disposition pour les déclarations du bonus au quotidien. La partie labellisation est un peu plus longue parce qu’il faut produire un certain nombre de documents mais c’est un one shot. »
Des idées reçues que la FFCM et Refashion combattent à grand renfort de campagnes de communication, mais aussi en allant au contact direct des professionnels lors d’événements organisés avec les Chambres des Métiers et de l’Artisanat ou par la fédération.
La filière est confrontée à une véritable crise de renouvellement, alors qu’elle doit faire face à l’augmentation de la demande de réparateurs. Une situation accentuée par une offre de formation qui doit opérer sa transformation pour se moderniser et rendre les métiers plus attractifs.

La réparation est un enjeu de transmission intergénérationnelle, que l’École de la Réparation tente de raviver auprès d'une nouvelle génération.

Faire évoluer les formations traditionnelles

Au terme d’un travail de huit mois, réunissant professionnels de la réparation et de la formation, Refashion a édité un livre blanc intitulé “Former les réparateurs de demain” qui dresse un bilan et ouvre des perspectives d’évolution pour l’appareil de formation de la filière. Un travail essentiel qui permet de partir d’un constat de manque avéré de jeunes artisans formés pour relever le défi de la réparation et d’ouvrir des perspectives pour une nouvelle génération. Ainsi en 2024, 580 offres d’emploi en cordonnerie ont été publiées, mais seulement 90 personnes ont reçu leur diplôme de CAP. Un CAP dont le référentiel n’a pas été revu depuis plus de 70 ans, ce que déplore Jean-Pierre Verneau. « Le référentiel du CAP a besoin d’être dépoussiéré pour intégrer par exemple les techniques de réparation des sneakers. » Un savoir-faire devenu indispensable, quand on sait que les baskets représentent 60% du marché et que la FFCM a introduit dans le référentiel du Brevet Technique de Métier Cordonnier (BTM). Un référentiel qu’elle fait régulièrement évoluer pour assurer une montée en niveau des formés.
Le président de la fédération professionnelle souligne par ailleurs les faibles effectifs de promotions comprenant entre 10 et 15 étudiants, qui compliquent la tâche des centres de formation pour maintenir un bon équilibre financier. Une situation qui n’épargne pas les AFPA, associations pour la formation professionnelle des adultes, qui s’adaptent et proposent des formations répondant aux nouveaux besoins de savoir-faire hybrides, faisant appel aux techniques de réparation textile et de cordonnerie, comme la “Formation de réparateur de matériel outdoor” proposée par l’AFPA de Romans-sur-Isère.
Permettre à des jeunes d’accéder aux métiers de la réparation mais aussi repenser totalement ce que l’on souhaite leur transmettre afin de les préparer aux évolutions du secteur, nécessite un changement de paradigme.
Stéphanie Calvino, cofondatrice et Directrice de l’École de la Réparation à Roubaix, le résume parfaitement par cette analogie : « si on pensait la musique comme dans les années 80, on ne serait pas sur du digital aujourd’hui. Des personnes apprennent encore à jouer d’instruments et c’est capital, mais on ne peut pas simplement alimenter les choses du passé. Il faut aussi les repenser. »

L’École de la Réparation : réparer le futur

C’est à Roubaix, ancienne capitale textile durablement marquée par la délocalisation de ses manufactures, que s’est installée, en septembre 2025, une école d’un autre genre, qui forme une nouvelle génération aux métiers de la réparation textile et cuir. Créée sous forme associative, l’École de la Réparation est née d’un constat d’inadaptation du CAP, partagé par Stéphanie Calvino, engagée depuis longtemps en faveur d’une mode durable et vertueuse, notamment via son association Anti Fashion Project, et par Sébastien Kopp, cofondateur de Veja et de ce projet.
Ensemble, ils ont imaginé ce lieu et ce parcours hors des cadres institutionnels : pendant 11 mois, les élèves, sous contrat avec l’association et salariés au SMIC, suivent à temps plein une formation de « Réparateur sneakers et textile ». Une formule pensée en contrepoint de l’alternance classique, qui se heurte aujourd’hui au manque d’artisans capables d’accueillir des jeunes en entreprise, mais qui a aussi l’avantage de permettre aux élèves d’être autonomes financièrement dès leur formation. « L’idée, c’est de former aux métiers de la réparation des personnes qui se sont éloignées des dispositifs scolaires classiques et de l’emploi, mais qu’elles puissent aussi, un peu, se réparer elles-mêmes », détaille Stéphanie Calvino. La pédagogie dépasse largement le geste technique. Aux côtés de l’apprentissage de la réparation de chaussures, maroquinerie et de textile, les élèves suivent des cours d’écoconception, pour comprendre l’impact d’un produit dès sa fabrication et pratiquer la circularité, ainsi qu’une trentaine d’heures d’éveil à l’architecture et de visites de musées, jugées essentielles pour nourrir leur regard sur les objets. Le parcours intègre aussi un mois d’immersion en entreprise. Les 20 élèves de la première promotion, ont été accueillis dans les ateliers de Vuitton, Massaro, Decathlon, Veja, chez À la Ville À la Montagne, ou dans de petites cordonneries artisanales. Une première expérience prolongée, pour certains, jusqu’à six semaines, avec l’objectif de déboucher sur un contrat de travail. Stéphanie Calvino souligne l’importance de Veja et Refashion dans l’élaboration du projet. Au-delà du soutien financier, Veja apporte dix années d’expérience de mentoring de jeunes éloignés de l’emploi, dans son partenariat avec Anti Fashion et le modèle de ses cordonneries intégrées en boutique, déployées dans le monde entier.
Le réseau de maisons et d’institutions partenaires allant de LVMH à Massaro en passant par Paraboot, la FFCM ou TOPY, entre autres, vient enrichir l’offre par des masterclasses et démonstrations de savoir-faire, qui suscitent l’enthousiasme des élèves. Pour Stéphanie Calvino, l’enjeu est aussi de rendre le métier désirable en montrant aux élèves d’autres facettes. « Nous comptons trois ou quatre élèves souhaitant poursuivre leur formation chez les Compagnons du Devoir, pour monter en compétences et peut-être devenir bottiers. Cela a vraiment révélé des talents et des appétences chez certains, avec l’envie de continuer dans ce métier. » Implantée dans l’ancienne usine Tissel, réminiscence du passé glorieux de la ville, l’école porte une dimension sociale et politique assumée. « Nous essayons de réparer des vies, et ces vies vont peut-être réparer une ville qui est abîmée », conclut Stéphanie Calvino.

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* Source OXFAM France « Fast Fashion : Impacts, alternatives et moyens d’agir », Avril 2026.
** Source Refashion, KPIs 2024.
*** Source « Étude sur la mode circulaire » – Fédération de la Mode Circulaire et Accenture 2024.

Rédaction : Hélène Borderie

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