La chaussure de ville : retour en force ou simple tendance ?

La chaussure de ville fait son retour au quotidien, après la vague des sneakers - Photo © Pexels - Tuğba Kobal Yılmaz.

La sneaker a longtemps dominé le marché de la chaussure. Mais son règne a préparé le retour en force de la chaussure de ville auprès de consommateurs en quête de pièces plus formelles, solides et résistantes. Un renouveau qui s’accompagne cependant de nouvelles attentes vis-à-vis des marques, dont les clients se sont habitués au confort du sportswear.

L’ère de la sneaker

« La tendance des sneakers a été le plus gros bouleversement que le marché de l’accessoire/chaussure a connu ces 20 dernières années », souligne Dinah Sultan, Senior Fashion Designer et Trend Forecaster chez Peclers Paris. « Très peu de produits ont transcendé tous les types et toutes les générations de consommateurs », ajoute la spécialiste, qui rappelle que la sneaker s’est invitée dans l’univers professionnel, et même banalisée dans les mariages.
Si le fait est que la sneaker a pris une part très importante du marché de la chaussure, il demeure cependant difficile d’en chiffrer l’impact : les données douanières comme fédérales la classent ainsi tantôt parmi les chaussures de sport, tantôt parmi les autres chaussures. Les données de l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir montrent que, sur les 412 millions de paires importées par la France en 2025, 54 millions étaient des chaussures de sport, auxquels s’ajoutent un nombre indéterminé de sneakers.
L’éco-organisme Refashion pointe, lui, qu’en 2025 le marché de la chaussure a connu une plus forte progression que l’habillement, le “rééquipement en chaussures de ville” occasionnant 11 millions de paires vendues supplémentaires. « Nous avons mené une étude l’an passé auprès de 16 000 consommateurs et, en effet, on voit un retour de la chaussure de ville », confirme Clémentine Colin Richard, Présidente de la Fédération Française de la Chaussure et administratrice de l’entreprise Richard-Pontvert (marque Paraboot). « Même si la sneaker reste prépondérante, chez les femmes, c’est maintenant 50/50. »

Modèle Michael de Paraboot.

Un nouvel engouement

« Nous voyons nettement qu’il y a un retour, avec une volonté de la part des consommateurs de revenir vers des valeurs plus traditionnelles, des produits liés à des savoir-faire, en vue d’avoir à la fois des pièces esthétiques et de qualité », constate aussi Edouard Leveau, fondateur de La Manufacture Bontemps, qui produit ses chaussures à Nantes. « Nous sommes arrivés aux limites de la basket, notamment pour sa durée de vie. »
Les modèles développés par Bontemps, proposés de 275 à 365 euros, trouveraient un écho particulier auprès des jeunes consommateurs : qu’il s’agisse des 25-40 ans, « souvent biberonnés à la basket », explique le fondateur, ou surtout des 20-25 ans, qui entrent sur le marché du travail « et commencent un cheminement vers le haut de gamme ».
« Le changement est venu de l’homme, pour une fois », explique Dinah Sultan, pour qui la bascule a débuté au sortir du Covid-19 grâce notamment à des prescripteurs urbains expérimentant des hybridations de tenues. Une aspiration encouragée par la diversité plus réduite des modèles pour homme. « Du côté de la femme, le changement est venu des créateurs, qui ont, petit à petit, retiré les sneakers des podiums, comme Louis Vuitton et Chanel qui proposaient leurs baskets de l’année, mais il est aujourd’hui devenu difficile d’en trouver », explique l’experte, citant la disparition des sneakers chez Prada, Celine ou Miu Miu.

La chaussure néo-urbaine

Le mocassin s’impose comme la star de ce retour de la chaussure de ville, qui profiterait par ailleurs des tendances à la chaussure bateau, aux ballerines et aux modèles à talons. Néanmoins, le passage par la case sneaker n’a pas été sans transformer les attentes des consommateurs, pour qui la notion de confort a gagné en force avec l’habitude des produits sportswear.
« Les fabricants vont devoir prouver que la chaussure traditionnelle peut être tout aussi confortable et qu’elle n’est pas forcément rigide », pour Clémentine Colin Richard, qui rappelle que le marché de la chaussure de ville confortable destinée au 3e âge s’était complètement effacé face aux sneakers. « La chaussure de ville, qui a été perçue comme la chaussure du grand-père, porte aujourd’hui une notion de rassurance. »
Pour Peclers Paris, le mocassin incarne tout l’impact de la sneaker sur le marché de la chaussure. « On est passé des mocassins très rigides à la Prada, avec des semelles énormes, à des pièces un peu plus traditionnelles, un peu à l’anglaise ou à l’italienne avec des picots, mais dans des approches très flexibles, à la limite du sportswear, exploitant des cuirs plus souples », constate Dinah Sultan.
La spécialiste souligne d’ailleurs que les cuirs ont une place à prendre face au polyuréthane, dont les effets désormais connus sur la transpiration et les odeurs tendent à décourager les clients. « D’ailleurs, on voit des marques comme Zara allant désormais jusqu’à indiquer la nature du cuir, en précisant si c’est veau ou agneau. »

Modèle MBF 302 de La Manufacture Bontemps.

Endurance et réparabilité

« Il n’y aura pas de retour en arrière : les clients n’attendent pas forcément un confort identique, mais au moins un confort durable toute la journée », estime Edouard Leveau, qui a construit Bontemps pour ces aspirations nouvelles. « La chaussure est une industrie qui va de l’avant, avec d’importantes technologies appliquées à la basket. Et notre idée était de s’en servir pour les allier à des techniques traditionnelles afin d’offrir une chaussure industrielle répondant aussi bien aux besoins de confort que d’esthétique. »
La chaussure de ville, notamment en cuir, séduit également par sa durée de vie. Elle se démarque ainsi facilement des sneakers dont l’entretien, souvent coûteux ou difficile, ne garantit pas toujours leur longévité. Les chiffres de Refashion montrent d’ailleurs que, dans le cadre du Bonus Réparation pour l’habillement/chaussure, 80% des demandes de prises en charge portent sur des chaussures.
« Les clients en ont marre des sneakers qu’ils doivent remplacer tous les ans », résume Edouard Leveau qui, pour la robustesse et la réparabilité, mise sur du cuir de veau gras fourni par les Tanneries Haas.
Cette capacité à durer trouve par ailleurs un écho dans une époque où l’achat d’une pièce à plusieurs centaines d’euros est vécu comme un investissement dans la durée, avec une possible revente sur le marché toujours grandissant de la seconde main. Selon la Fédération Française de la Chaussure, 5% des achats français de chaussures portaient en 2025 sur de l’occasion.

Deux font la paire ?

Mais si les consommateurs cherchent des modèles qui pourront les suivre dans les différents moments de leur quotidien, ils attendent aussi des chaussures de ville qui traverseront sans se démoder les tendances et les saisons. « C’est notamment sur cet aspect que misent des marques comme Sézane, qui joue la carte de la chaussure de ville un peu classique, rassurante et intemporelle », explique Dinah Sultan.
Une volonté d’aller vers des pièces plus « classiques » que confirme Clémentine Colin Richard, pour qui cette réalité profite à des marques comme Paraboot, J.M. Weston, Tbs ou même Méduse. Et qui imagine un monde où chaque Français n’aurait que deux paires : une paire de chaussures de ville et une paire de sneakers.
« Combien de paires les clients voudront dans leur dressing ? Est-ce que ce sera bon pour la consommation ? Est-ce que ce sera bon pour la planète ? Tous les enjeux sont là », conclut la spécialiste.

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Rédaction Louis Endau

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