Les légendaires #9 : le Bamboo de Gucci

Coup de bambou chez Gucci !

Campagne Gucci, Bamboo 1947, par Nico Ito, 2022.

Quand un sac devient l’emblème d’une maison, il dépasse ce statut d’accessoire pour devenir la quintessence de son identité. C’est aussi le rôle de ces sacs signature pour ces maisons de couture et maroquinerie qui, avec ces objets, posent les bases d’un style… et d’un vocabulaire immédiatement identifiable, synonyme de luxe, de savoir-faire et d’exclusivité. Nouvel exemple avec l’indispensable Bamboo de Gucci.

Campagne Gucci, Bamboo 1947, Liu Wen par David Sims, 2023.

Système D

1947, c’est l’année du New Look de Christian Dior. Aux restrictions de l’après-guerre, Dior répond par un faste et un déploiement de métrages de tissu pour ses robes. Comme la silhouette du couturier français, le sac Bamboo de Gucci est peut-être la création la plus emblématique de la griffe, mais c’est un tout autre esprit et une autre réalité qui entourent sa création. De l’autre côté des Alpes, à Florence en Italie, la maison fondée par Guccio Gucci en 1921, doit faire face à la pénurie de matières premières. Les ateliers ont alors l’idée d’utiliser des matériaux inattendus, comme la toile de jute, le chanvre, et ce, en réponse à la raréfaction du cuir. Ils imaginent ce petit sac à la poignée en bambou – en lieu et place du cuir – matériau encore inédit dans l’univers du luxe. La marque choisit une espèce spécifique, importée d’Asie. Les cannes de bambou sont chauffées à la flamme, courbées, puis polies par les artisans. Cette technique est empruntée, non pas au savoir-faire maroquinier mais au travail de la carrosserie du monde automobile. Le modèle originel, sorti des ateliers florentins, est un petit sac rigide façonné en cuir de sanglier (ou veau selon les sources). Sa forme reprend les courbes d’une selle de cheval (l’équitation étant un univers de références pour la marque depuis sa création). Il est fabriqué à l’aide d’une structure rigide dans les ateliers toscans de Casellina e Torri, doublé de deux poches, l’une est prévue pour accueillir un petit miroir. C’est l’assemblage de près de 140 pièces et plus de 10 heures de travail qui sont nécessaires à sa fabrication. Encore aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes gestes et techniques qu’emploient les artisans.

Comme une star de cinéma…

Guccio Gucci disparaît en 1953, il confie sa maison à ses quatre fils. C’est dans ces années-là que l’enseigne florentine, jusqu’alors confidentielle, rencontre un énorme succès : les articles Gucci accompagnent les voyages et les apparitions des célébrités de l’époque, à l’image de Jackie Kennedy (elle donnera, plus tard son nom à un autre iconique griffé Gucci). À l’écran, le Bamboo se verra offrir une publicité, et donc une désirabilité internationale. Tout commence avec « Voyage en Italie » de Roberto Rossellini où Ingrid Bergman apparaît portant un Bamboo au milieu des ruines de Pompéi. L’année précédente elle avait été photographiée portant le sac Bamboo à Naples. Puis avec « La Chatte sur un toit brûlant » de Richard Brooks en 1958, c’est au tour de Liz Taylor d’arborer ce modèle, et Vanessa Redgrave dans le « Blow-up » de Michelangelo Antonioni en 1966 ; le réalisateur est un inconditionnel de la marque et plusieurs accessoires Gucci apparaîtront dans ses films, bien avant le concept de placement produits ! La maison Gucci, soucieuse et attentive à son histoire avec le cinéma, est un important donateur de l’association de Martin Scorsese, The Film Foundation, qui œuvre à la préservation et la restauration du patrimoine cinématographique. D’ailleurs, pour l’un de ses films publicitaires et sous l’impulsion de Frida Giannini (Directrice Artistique de la marque entre 2006 et 2015), Gucci fera appel au réalisateur David Lynch. La Princesse de Galles, Lady Diana en visite officielle à Rome en 1991 est aussi photographiée un Bamboo à la main. En 2009 c’est la première dame française, Carla Bruni Sarkozy, en visite officielle à Doha au Qatar qui est photographiée avec ce modèle, Pippa Middleton en possède également un exemplaire, la version shopping. Ce sont les célébrités de la pop culture, Madonna, Beyoncé, Penelope Cruz, Florence Welch, Jennifer Lopez, mais aussi Harry Styles qui contribueront aussi à son succès. Consécration, en 2021, le film « House of Gucci », de Ridley Scott, avec Lady Gaga, offre une visibilité mondiale à la marque, les modèles de sacs vintage, tels que le Jackie et bien sûr le Bamboo qui apparaissent dans le film, deviennent parmi les plus recherchés sur les sites de seconde main et plateformes vintage.

Célébration

En 2010 Gucci rend hommage à cette création et imagine une exposition « Bamboo forever » qui réunit modèles vintage et photographies d’époque. Une exposition internationale itinérante, qui fera notamment escale dans la boutique Gucci du grand magasin Le Printemps à Paris. Pour cette occasion, une série limitée de sacs New Bamboo est créée par la marque, fabriqués à douze exemplaires pour chaque matière ; en python ou cuir Cellarius, ils sont numérotés et estampillés « Europe Exclusive ». Ces modèles ne sont mis en vente que dans les boutiques de Capri, Cannes et Forte dei Marmi. En 2011 la marque fête ses 90 ans : Frida Giannini imagine la collection « Firenze 1921 » qui propose une relecture des pièces les plus emblématiques de la marque, dont évidemment le Bamboo. En 2013 la marque choisit Charlotte Casiraghi pour incarner l’esprit Gucci, le modèle Bamboo est une fois de plus mis en avant dans cette campagne de publicité dans la presse et sur les réseaux. Le Palazzo della Mercanzia sur la Piazza della Signoria à Florence abrite le Gucci Garden, inauguré en 2018. Le musée de la marque, sur plusieurs étages, expose l’histoire, les créations et archives emblématiques, dont l’évolution et les variantes du Bamboo. En Asie, le sac a même droit à ses propres expos ; « Gucci Bamboo : Decoding an icon » à Shangaï en 2025, et « Bamboo 1947 : Then and Now » en 2024.

Réinvention

Aujourd’hui, c’est Demna Gvasalia, nommé en 2025, qui hérite de la charge de (re)faire de Gucci l’une des marques les plus désirables et hype, loin de la vision disruptive qui a longtemps été sa « ligne directrice » chez Balenciaga. Pour Gucci, c’est dans les archives et les images mentales de la marque qu’il puise allégrement. Bien sûr, le Bamboo fait partie de cette grammaire stylistique, revue et corrigée, par le styliste géorgien. Pour sa première collection, « La Famiglia » printemps-été 2026, le Bamboo, en croco ou cuir lisse, est arboré par plusieurs de ses personnages archétypaux d’une famille italienne selon Gucci. Avant Demna, et pour son court passage chez Gucci (2023-2025), c’est Sabato de Sarno qui, au printemps-été 2025, orchestre le retour du Bamboo, avec ses versions colorblock, aspects vernis, comme laqués, ils accompagnent les silhouettes néo sixties, assez emblématiques du travail du designer. La nomination d’Alessandro Michele, en 2015 à la direction artistique (qu’il quitte pour Valentino en 2022) marque une vraie rupture stylistique dans l’histoire de Gucci. Il proposera ses réinterprétations du Bamboo de 1947, dans des variantes souvent baroques et à l’esthétique résolument maximaliste et survoltée ! Automne-hiver 2021, Gucci fête ses 100 ans : pour cette collection, Alessandro Michele imagine une collection en mode mash-up avec une autre marque du groupe Kering ; Balenciaga (c’est alors Demna Gvasalia qui est le directeur artistique de la marque… et qui prendra la direction artistique de Gucci, quelques années plus tard…). Les codes et logos des deux marques se trouvent télescopés sur ces silhouettes aux styles hybrides, tout comme les accessoires, dont l’incontournable Bamboo. D’inattendues, et très littérales versions de ce modèle parsèment les collections Gucci par Alessandro Michele, en crocodile beige dans le défilé du prêt-à-porter 2018 complétant un « look survêt’ » aux allures très eighties. Blanc immaculé, dès le premier passage du défilé de l’automne-hiver 2017-2018, et en crocodile vernis noir, ou autruche gold dans cette même présentation. Toujours en 2021, la poignée iconique en bambou, se retrouve sur un nouvel intemporel, au féminin comme au masculin ; le Diana. Ce nouveau modèle qui détourne un détail signature du Bamboo, celui de la sangle amovible sur la poignée, clin d’œil aux dispositifs fournis à l’époque aux clients afin de faire conserver sa forme aux poignées de leurs sacs, devient ici ultime détail mode. Pour la collection croisière 2017, il imagine un nouveau Bamboo, doublé d’une soie imprimée, avec en lieu et place de la traditionnelle poignée de bambou, une poignée en plexiglas translucide ornée de gros cristaux. Il y adjoint une chaîne bandoulière à gros maillons, mais conserve le fermoir à tourniquet bambou et les courbes équestres du modèle. En 2022, il invite des peintres, illustrateurs, graphistes à livrer leurs visions du Bamboo dans une campagne publicitaire. Pour la croisière 2016, il avait déjà imaginé une romantique et florale version en cuir imprimé « Blooms ». Alessandro Michele a pris la suite de Frida Giannini qui, elle aussi avant lui, proposera durant son passage, ses réinterprétations et lecture de ce modèle. Elle crée le New Bamboo. Pour l’automne-hiver 2014, l’enseigne florentine crée des Bamboo en toile ou serpent dans de vifs et optiques coloris. S’il rejoint la maison en 1990, c’est en 1994 que Tom Ford, le designer texan, est nommé à la direction artistique de la griffe. Il est celui qui donne à Gucci, un nouveau souffle, il est aussi le premier à s’intéresser à ce sac Bamboo. Il imagine, plus particulièrement, une chaîne bandoulière-bijou façonnée qui alterne morceaux de bambou et maillons de métal, et que l’on retrouvera sur de nombreuses créations de cette ère Gucci par Tom Ford.

Extension

Ce détail bambou est depuis décliné chez Gucci, bien au-delà de l’univers de la maroquinerie. C’est dans les lignes de joaillerie, de souliers, en prints… et jusqu’à la fragrance « Bamboo » lancée par la maison en 2015, un détail d’un morceau de canne de bambou que l’on retrouve sur le bouchon du flacon, qui est devenu ainsi l’un des codes identitaires les plus puissants de la marque, au même titre que la fameuse bande « Web » verte et rouge, la « toile GG », l’imprimé « Flora » ou le détail du mors des mocassins. Ainsi, de la contrainte plus que de l’intention esthétique, des pénuries de l’après-guerre et d’un morceau de bois est né le Bamboo, devenu l’un des sacs les plus emblématiques de l’histoire de la mode.

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Rédaction Florent Paudeleux

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