Le forum annuel RSE de la filière Cuir sous le thème de l’internationalité #1

Désormais habituel à la rentrée de septembre, le Sustainable Leather Forum (SLF) tenait sa 8e édition lundi 7 septembre à la Maison de la Chimie à Paris. Placé sous une nouvelle gouvernance, il consacrait sa première demi-journée à des thématiques internationales.
En ouverture de séance, Christophe Dehard, Président de l’Alliance France Cuir, présentait le comité de six experts ayant succédé à Yves Morin dans l’organisation du forum et en particulier son Directeur éditorial Grégoire Biasini. Puis l’invité d’honneur de cette édition, l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a apporté un éclairage essentiel sur les bouleversements du contexte politique mondial et leurs conséquences économiques.

Grégoire Biasini, Directeur éditorial du SLF, et Christophe Dehard, Président de l’Alliance France Cuir, à l’ouverture du symposium.

Le cadre élargi d’une vision internationale

L’expert en politique internationale débutait son allocution en rappelant que la communauté internationale, pourtant couramment évoquée, n’existe pas réellement, que l’Europe même est un « mot valise » et que les valeurs universelles, souvent citées par les démocraties, ne sont en fait que « les projections sur le monde d’un Occident génétiquement prosélyte… Aujourd’hui, l’Occident ne peut plus imposer ses valeurs. Une grande partie du monde n’adhère pas aux valeurs des Nations Unies », dépeignait le politicien. Celui-ci soulignait la tension entre les États-Unis, qui entendent rester leader mondial, et la Chine, qui aspire à devenir numéro un. « La Chine joue la carte de la patience et du temps long, qu’elle peut se permettre, n’étant pas gênée par les sondages d’opinion, la presse ou les élections. Mais elle ne possède pas l’aura des États-Unis pour remporter ce bras de fer et rencontre beaucoup de problèmes internes. Et d’autres pays, comme l’Inde, ne veulent pas qu’elle domine. » Sur la possibilité d’une guerre mondiale, M. Védrine se montrait plutôt rassurant. « On ne sait pas bien ce que vaut l’armée chinoise à l’heure actuelle et, après plus de quatre ans d’une guerre abominablement meurtrière, la Russie n’a conquis qu’une partie du Donbass. Au Moyen-Orient, même si la situation conflictuelle demeure, elle ne devrait pas s’étendre au reste du monde. » Dans ce contexte chaotique probablement appelé à durer, l’Europe tâtonne toujours et paie encore sa naïveté. « Soit le trumpisme l’emporte et tout l’Occident prend ce pli ; soit il décroît et l’Europe pourra alors reprendre le flambeau » exposait le brillant orateur. La question de la démographie en berne en Europe n’arrange pas ses affaires et semble la condamner à être de plus en plus minoritaire. Elle renvoie à la politique migratoire qui « pour indispensable qu’elle soit, ne doit pas être abandonnée aux passeurs mais doit relever d’un système d’immigration de travail ».
Plus directement pour la filière Cuir, l’ancien ministre citait la question écologique comme le défi majeur auquel le secteur devra faire face ces prochaines années, parlant même de « compte à rebours écologique. Dès mes débuts professionnels, j’ai pris conscience de la problématique écologique. Tous les grands scientifiques mondiaux que j’ai rencontrés alors étaient écologistes et inquiets… Aujourd’hui, le climato-scepticisme est en retrait partout sauf aux États-Unis. Mais face à la prise de conscience de la Chine et ses investissements massifs dans le domaine, les Américains ne seront pas longs à réagir… Avec le niveau de panique qui augmente sensiblement partout, il faut s’attendre à une démultiplication des réglementations et je suggère d’anticiper le plus possible le phénomène d’écologisation », concluait l’ancien chef de la diplomatie, mettant en garde au passage contre la tendance de la France de ne pas être suffisamment réaliste. « Il ne faut pas confondre discussion et décision, et c’est sur les décideurs qu’il faut se concentrer. » À une participante de l’assistance l’interrogeant sur les conseils à donner à une marque de luxe, M. Védrine préconisait « d’entretenir le mythe de la France et l’Italie comme références du luxe et d’être vigilant face aux marques étrangères, notamment chinoises, qui revendiquent leur propre luxe ».

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, a présenté une analyse des bouleversements géopolitiques et leurs conséquences sur les flux économiques et les productions de la filière Cuir mondialisée.

L’avenir de la filière Cuir

Un Case study a permis à la société TextileGenesis de présenter ses solutions de traçabilité à grande échelle avant la reprise des échanges dans l’auditorium de la Maison de la Chimie. Une première table ronde était consacrée à l’avenir de la filière Cuir. Pour aborder ce vaste sujet, Marie Gabriel, Responsable Cuirs et Peaux Bruts au sein du groupe français T’Rhéa, spécialisé dans la production et la distribution de viandes de qualité, a alerté sur la baisse des cheptels de toutes races en France depuis plus d’une décennie, sur les difficultés de renouvellement des générations chez les éleveurs et sur la baisse de la consommation de viande, en particulier due à l’inflation du prix de la viande qui a pourtant permis de mieux rémunérer les éleveurs. « En France, on connaît bien l’élevage en prairie dans de petites exploitations. Mais il faudrait passer à des modèles à plus grande échelle pour être plus compétitif dans la vente de viande. Hélas, nous rencontrons de nombreuses contraintes pour opérer cette mutation », poursuivait-elle. Manon Gauthier, Directrice de la société de collecte de peaux brutes Les Cuirs de l’Ouest, confirmait ce problème de décapitalisation dans l’élevage en France. Au Brésil, il n’en est pas de même, comme l’expliquait le Directeur du Développement Durable chez JBS CourosKim Sena : « le métier d’éleveur reste attractif et, avec les jeunes générations, les exploitations devraient encore grossir… Le cheptel bovin brésilien devrait bientôt dépasser celui des États-Unis. » Toutefois, les stocks de peaux sont globalement excédentaires « par manque de demande » comme l’affirmait Burak Uyguner, propriétaire de l’entreprise familiale Uyguner Deri en Turquie et Président de l’International Council of Tanners. Luca Boltri, Vice-Directeur de la fédération italienne des tanneurs (UNIC), rappelait que 30 à 40% des peaux brutes produites dans le monde ne sont pas tannées faute de demande. Jean-Christophe Muller, Directeur Général des Tanneries Haas, soulignait, quant à lui, la nécessité de garantir la sécurisation des approvisionnements et de renforcer les actions de communication. Quant à la concurrence des autres matériaux, Kim Sena proposait de la débouter « avec un discours crédible et accessible autour du cuir, mettant en valeur ses qualités environnementales ».  

La première table ronde a abordé l’avenir de la filière Cuir.

Pour des réglementations européennes plus favorables au cuir

La matinée se terminait avec la présentation d’Edoardo De Paola, Secrétaire Général de COTANCE, la Confédérations des Associations Nationales de Tanneurs et Mégissiers de la Communauté européenne, sur la réglementation européenne en matière de cuir. « La perception du cuir par les fonctionnaires de Bruxelles a été influencée par les mouvements vegan d’Europe du nord et l’opinion de ceux-ci sur l’industrie du cuir est assez négative. Les réglementations sont donc jusqu’ici plutôt contraignantes, constate M. De Paola. Il faut par conséquent investir dans la recherche et l’innovation et adopter une approche plus positive pour convaincre la Commission européenne. Il faut par exemple faire comprendre, données à l’appui, que l’empreinte environnementale du cuir est moins forte qu’on le dit. Le cuir a été exclu de la réglementation sur la déforestation ; mais cela pourrait être reconsidéré lors de la prochaine commission en 2029. Il est également urgent de donner une définition européenne au cuir afin de faire face à la concurrence des matières d’imitation. »

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Rédaction François Gaillard
Photos © Ici Au Loin pour AFCuir

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