Fred Gnaore : artisan, artiste et passeur engagé
Depuis une dizaine d’années, Fred Gnaore construit un parcours singulier autour de l’objet, à la croisée de l’artisanat, de la création artistique et ...
Un cuir rare au grain perlé naturel… Le cuir d’autruche est une matière méconnue que Marie Veyron veut valoriser et dynamiser dans l’hexagone. Fille d’éleveurs en Isère, elle a fondé Laplaine autour d’une palette de services, allant de la vente de matières premières à la réalisation de projets sur mesure. Ses innovations matière s’adressent aux décorateurs d’intérieur comme aux maisons de luxe. Les dernières seront dévoilées aux Rendez-Vous de la Matière, en octobre prochain à Paris.
L’autruche, ce grand volatile rapide et majestueux, lui est familier depuis l’enfance ! Marie Veyron a grandi dans la ferme familiale située à Sardieu, en Auvergne-Rhône-Alpes, depuis cinq générations. « L’élevage d’autruches est autorisé en France depuis 1993, explique la trentenaire. Mon père et mon oncle ont décidé de diversifier la ferme agricole deux ans plus tard en produisant de la viande d’autruche vendue localement. La peau, les plumes, les œufs sont des coproduits à forte valeur ajoutée. L’autruche suscite un intérêt croissant. Les éleveurs sont aujourd’hui une trentaine sur le territoire. Si la filière se structure, leurs revenus se diversifieront. » Cette perspective, couplée à son histoire familiale, guide rapidement Marie Veyron. Elle choisit une école de commerce « pour apprendre à développer le cuir d’autruche français » et se familiarise avec la maroquinerie en occupant divers postes, du design produit à l’e-commerce, en passant par le bureau d’études et méthodes. « Mon désir d’entreprendre a été renforcé », précise-t-elle. Elle passe à l’acte au début de la décennie, lançant Laplaine, « maison mère » de sa marque de maroquinerie écoresponsable Nilau. « Mes sacs en cuir d’autruche m’ont permis de mettre en lumière une matière oubliée, de dépoussiérer son image. Avec Laplaine, je veux construire un pôle d’expertise dans une logique de circuit court d’excellence artisanale et ouvrir notamment cette matière d’exception à la décoration. »
Pour nourrir son projet, la jeune entrepreneuse passionnée n’a pas hésité à remonter aux sources, analyser le terrain et à rédiger le premier Livre Blanc autour de la filière. Elle a vite découvert que l’histoire de l’autruche n’était pas très développée. « Ce sont les plumes qui ont été utilisées en premier, dès l’Antiquité, où elles symbolisaient la puissance, souligne-t-elle. Puis la mode, au fil des siècles, en a fait des ornements, des chapeaux… L’élevage s’est développé en Afrique du Sud, jusqu’à devenir le premier producteur mondial. Le cuir d’autruche a trouvé des usages plus courants grâce à la maroquinerie, les bracelets-montres de l’horlogerie et aussi les santiags. Ce cuir de niche, à l’esthétique si particulière, se prête à la création d’une grande variété d’articles de luxe. » Son relief graphique est, en effet, la première de ses singularités. Ponctué de bosses et d’alvéoles, il compose « un motif organique inscrit dans la nature, comme une empreinte vivante », poursuit la fondatrice de Laplaine. Il est visible sur la zone centrale, appelée « couronne », où les follicules de plumes forment de petits picots à la surface de la peau. Cette texture expressive rend unique chaque cuir. Pour Marie Veyron, il est « précieux », aussi pour ses autres propriétés. Les huiles naturelles qui le composent donnent au cuir sa souplesse et son toucher soyeux. Il est reconnu également comme l’un des plus résistants. Quant à la couleur, elle constitue une alliée de choix car le cuir se patine en beauté sans perdre en intensité. Marie Veyron est convaincue. « Le cuir d’autruche n’est pas une matière figée. Il est surprenant et possède un grand potentiel. »
La traçabilité est la ligne conductrice de Laplaine. « Elle s’applique au respect de l’environnement, au bien-être animal, à la qualité de la peau », précise Marie Veyron. Les autruches de la ferme sont élevées en plein air, dans le respect strict de la réglementation française. Le permis CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées) ne s’applique donc pas à elles, malgré la classification de leur peau dans la famille des cuirs exotiques. Laplaine revendique son ancrage sur le territoire. Les distances n’excèdent pas 300 kilomètres entre l’exploitation familiale, la tannerie et les artisans. « La transformation est 100% française et la valorisation, intégrale, poursuit l’entrepreneuse. Chaque peau est rigoureusement sélectionnée et triée à la main. » Le dos (ou « couronne ») est la partie la plus recherchée en raison de sa surface généreuse. Marie Veyron insiste cependant sur les autres parties de la peau : les flancs, dont la souplesse se prête au gainage et aux empiècements, le cou marqué de picots plus petits ou encore les pattes, qui rappellent les écailles reptiles. Pour transformer la peau, Laplaine collabore, depuis ses débuts, avec un spécialiste du cuir d’autruche, la tannerie Soler, basée dans le Cantal. Le process de tannage s’avère long – trois mois en moyenne – et certaines étapes sont particulièrement délicates. Telles la mise à l’épaisseur, le dégraissage ou encore le ponçage. « Il faut veiller à ne pas casser les picots (la perle de la peau), qui supportent la plume, observe le tanneur Jorge Soler. Cela causerait des trous irréparables ». Les finitions, mates ou brillantes, et la couleur singularisent encore le cuir d’autruche. Laplaine propose plus d’une dizaine de nuances et accompagne chacun de ses cuirs d’un certificat authentifiant son origine.
C’est sur le salon 1.618 Paris Sustainable Luxury que Marie Veyron a dévoilé pour la première fois ses créations à base de cuir d’autruche. En octobre dernier, elle a entrepris de cibler les métiers d’art à l’occasion de la seconde édition d’Artisans d’Excellence. Le cuir d’autruche était l’un des matériaux durables, sélectionnés par Frédéric Imbert, pour la fresque écoresponsable exposée à Paris dans le Palais de la Porte Dorée. « Un test qui m’a permis d’introduire le cuir d’autruche français sur le secteur de la décoration d’intérieur », souligne la créatrice. Sofia Shazak avait en particulier moulé la matière afin d’illustrer sa souplesse naturelle. La sellière d’art n’est pas la seule à collaborer avec Laplaine… « Je m’adresse à tous ceux qui veulent sublimer la matière à travers des savoir-faire spécifiques », affirme-t-elle. Les poignées colorées de parapluie de Maison Mireille, les souliers féminins de la bottière Claire Daubé déclinent l’élégance et la polyvalence du cuir à travers l’accessoire de mode. Il dialogue aussi parfaitement avec d’autres matières et d’autres univers, comme l’illustre la lampe Equinoxe, mariage heureux de cuir d’autruche chocolat et de bois brûlé, opéré par VA/CA Atelier pour habiller son pied sculptural. Maëlys Dayre pratique, elle, la broderie, comme « un geste d’écriture ». En se concentrant sur les picots, elle relève le pari de les rassembler en un motif graphique et de les faire briller par l’incrustation d’une pierre naturelle, la pyrite. Un ennoblissement parmi d’autres qu’initie Laplaine avec les artisans.
En 2026, Marie Veyron opte pour « une nouvelle entrée à destination des acteurs du projet et de la prescription ». Le salon des Rendez-Vous de la Matière rassemble les matériaux les plus innovants pour l’architecture, le design, la décoration et l’aménagement d’intérieur. Le salon parisien tiendra sa 12e édition au Carreau du Temple les 8 et 9 octobre. Laplaine y présentera ses dernières explorations exclusives. Parmi elles, celles de deux brodeurs d’exception, Cécile Gray et Satoshi Sekimoto, Meilleur Ouvrier de France en broderie haute couture. À leurs côtés, le parchemin d’autruche développé avec Sophie Théodose devrait aiguiser la curiosité. « Ensemble, nous avons recherché la translucidité pour diffuser la lumière », précise Marie Veyron. Laplaine lui permet aujourd’hui de (dé)montrer les débouchés des écoproduits propres à l’animal d’élevage. Le parchemin d’autruche en est un. Il y a aussi la patte d’autruche, « une partie longue et fine qui se prête, par exemple, à l’encadrement », les plumes faciles à teindre, la coquille d’œuf, « épaisse et nacrée », que la créatrice n’a pas hésité à revaloriser pour ornementer ses sacs en cuir. « Mon ambition, poursuit-elle, est de moderniser la matière, d’encourager des applications créatives, riches, variées. Le cuir peut être moulé, tissé, orné, incrusté… On peut l’utiliser pour habiller des murs, gainer des meubles… Face à la demande croissante de cuirs éthiques et traçables, il se positionne comme une alternative de choix. Laplaine ouvre la voie à une filière locale, totalement intégrée. Elle représente une richesse patrimoniale et une opportunité d’avenir prometteuse pour l’industrie du cuir français. »
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Rédaction Nadine Guérin
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