Outlets, ventes privées, codes promo… : quand la « bonne affaire » devient permanente

Aujourd’hui, plus besoin d’attendre les soldes deux fois par an pour bénéficier de prix attractifs ! Villages de marques, ventes privées, social commerce, Black Friday, codes promo sur les réseaux sociaux… constituent autant d’occasions de prix barrés tout au long de l’année qui mettent à mal les traditionnelles périodes de soldes saisonniers et brouillent les repères des consommateurs. Tour d’horizon des stratégies commerciales qui redessinent le calendrier commercial.

Pression promotionnelle

Historiquement, les soldes d’hiver et d’été constituaient en France des temps forts commerciaux clairement identifiés, encadrés par la réglementation et attendus par les consommateurs. Mais ces dernières années, l’environnement commercial a profondément évolué et les soldes ne représentent plus un rendez-vous exceptionnel mais un moment, parmi d’autres, dans un calendrier promotionnel permanent qui contribue à une banalisation de la réduction du prix et modifie les repères traditionnels de la consommation. « Parce que les bonnes affaires se font toute l’année, les consommateurs ne perçoivent plus les soldes comme un moment clé pour s’équiper », peut-on lire dans le rapport « Soldes, promotions, écologie : quel est le futur du commerce de l’habillement ? » présenté par la CCI Paris Île-de-France en juin 2025. À cette même période, 17% des Français déclaraient ne plus faire les soldes car ils estimaient qu’il existe suffisamment de promotions intéressantes le reste de l’année (OpinionWay – « Les Français et les soldes », juin 2025).

Les promotions se multiplient tout au long de l’année - Photo © Pexels.

Trop de promos tuent les promos

Un changement de paradigme qui bouscule et contraint les acteurs du commerce à s’adapter. « 64% des Français disent rechercher activement des promotions, montrant l’importance du phénomène promotionnel dans leur comportement d’achat », selon le Baromètre national « Les Français et la consommation » OpinionWay & Bonial (juin 2025). Cette quête permanente de bonnes affaires traduit un changement structurel : la promotion n’est plus perçue comme un événement exceptionnel, mais comme une norme intégrée au parcours d’achat. 88% de nos compatriotes perçoivent également ces promotions comme un moyen d’économiser (OpinionWay pour FAIRE – « Impact du contexte économique sur les décisions d’achat », octobre 2025). Ainsi 27% des Français attendent toujours les soldes ou des promotions pour acheter leurs articles de maroquinerie, révèle l’étude « Commerce de la maroquinerie : où les Français font-ils leurs achats ? » menée en 2025 par l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir. Ils sont 24% à adopter la même attitude pour leurs achats de chaussures (étude 2024 de l’Observatoire sur le commerce de la chaussure).
Cet essor des périodes promotionnelles est à contextualiser. La réforme des « mécanismes de réduction des prix », introduite par la Loi de modernisation de l’économie en 2008, a profondément modifié le cadre juridique. Comme le rappelle Philippe Moati, cofondateur de l’Observatoire de la Société et de la Consommation (ObSoCo), spécialisé dans les études et le conseil en stratégie, cette réforme « a levé un certain nombre de restrictions, à l’heure où internet se développait fortement et où la concurrence devenait de plus en plus intense, notamment avec des acteurs très agressifs sur les prix. Face à cette pression concurrentielle, les commerçants ont cherché à dynamiser leurs ventes en multipliant les promotions et les remises. Les consommateurs, toutefois, ne sont pas dupes : ils comprennent que ces rabais répétés ne sont pas toujours cohérents et s’interrogent sur la réalité des bonnes affaires. Pourtant, l’effet psychologique reste puissant d’autant plus dans un contexte marqué par la baisse de pouvoir d’achat : beaucoup hésitent désormais à acheter lorsque le prix n’est pas « barré », même sans être totalement convaincus de réaliser une bonne affaire », pointe l’expert.

L’attractivité des soldes est désormais concurrencée par une offre promotionnelle permanente, qui modifie durablement les comportements d’achat et les stratégies commerciales des enseignes - © Visuel généré par l’IA.

Ventes privées, outlets…

Installées et bien identifiées dans le paysage commercial français, les ventes privées, proposées toute l’année par des plateformes spécialisées – Veepee (qui collabore avec plus de 7 000 marques), Showroom Privé, The Bradery… – permettent aux enseignes de proposer des réductions importantes sans dégrader leur image prix et en renforçant le sentiment d’exclusivité auprès des consommateurs.
Les villages de marques, eux, sont devenus un canal de vente à part entière et plus seulement un lieu de déstockage. Principale destination shopping du Grand Est, le centre McArthurGlen à Troyes attire 3,9 millions de visiteurs par an. 110 marques de mode, sport, maison, arts de la table et alimentation y proposent toute l’année des prix remisés sur les collections des saisons précédentes. Entre verdure et architecture inspirée de la région, le centre, ouvert 7j/7, enregistre une fréquentation croissante depuis son ouverture en 1995. « Nous insufflons régulièrement de la nouveauté à travers l’implantation d’enseignes inédites et le réaménagement du centre afin d’améliorer le parcours client pour une expérience globale », reconnaît Fabio Schiavetti, son Directeur depuis dix ans. La fréquentation de l’outlet est désormais intégrée dans le parcours d’achat des consommateurs, attentifs à la bonne affaire et aux prix. Avec un constat : « auparavant les deux périodes annuelles de soldes représentaient plus de 40% du chiffre d’affaires du centre. Aujourd’hui c’est environ 30%. Le centre se positionne dorénavant comme une destination de tourisme commercial, et plus seulement comme une chasse aux bonnes affaires durant les soldes. Plusieurs temps forts et thématiques évènementielles (festival des sneakers d’exception, personnalisation par des artistes…) rythment son activité toute l’année, soit autant d’occasions de faire venir les consommateurs, dont 50% font plus de 90 minutes de route », souligne Fabio Schiavetti.

Le village de marques McArthurGlen à Troyes propose toute l’année des prix remisés.

Influence, social commerce, live shopping…

Et les usages évoluent. Les réseaux sociaux Instagram, TikTok ou YouTube – ne sont plus seulement des espaces d’inspiration ou de divertissement : ils deviennent progressivement des canaux d’achat à part entière. 56% des consommateurs les intègrent dans leur parcours, et 67% déclarent y découvrir des produits avant de les acheter. En France, le marché du social commerce reste encore émergent mais affiche une forte dynamique : son chiffre d’affaires pourrait atteindre 88 millions de dollars d’ici 2033, avec un taux de croissance annuel moyen estimé à plus de 23% entre 2025 et 2033 selon Grand View Research, Inc.
Outil clé du social commerce, le code promotionnel diffusé par les créateurs de contenu constitue aujourd’hui un levier promotionnel pour les marques. Ainsi près de 58% des consommateurs reconnaissent que les avis d’influenceurs ou de blogueurs jouent un rôle dans leurs achats (Effinity, Baromètre de l’influence 2025). Ces codes présentent un double avantage : « ils répondent à la recherche de bons plans personnalisés des consommateurs et permettent aux marques de mesurer précisément la performance de leurs campagnes d’influence. La promotion devient ainsi ciblée, mesurable et intégrée au discours éditorial », explique Louis du Sartel, Directeur Général associé pour la France de Clark Influence, agence de marketing d’influence et de contenu basée à Paris et à Montréal. « Plusieurs leviers existent aujourd’hui dans l’influence pour faire découvrir un produit et en faire sa promotion, selon les objectifs marketing visés. Le code promo est devenu un outil hybride entre marketing et influence, affiliation et social commerce. » Avec un point de vigilance pointe Louis du Sartel : « il doit être utilisé avec parcimonie. Une marque ne peut pas proposer des codes promo tout le temps sous peine d’être dévalorisée. Et l’opération commerciale, limitée dans le temps afin d’inciter à la consommation, doit être cohérente entre l’univers du créateur de contenu, son audience et le produit. » Au-delà du code promo, l’influence, de manière générale, n’est plus considérée comme un levier secondaire mais un social media faisant partie intégrante des stratégies image et business des marques.
Modèle en vogue en Asie, le live shopping fait ses premiers pas en France. Ce format, qui associe démonstration produit, interaction en temps réel et offres promotionnelles limitées dans le temps, attire particulièrement les jeunes générations et s’inscrit dans une logique d’achat d’impulsion. Lancé en France en mars 2025, TikTok Shop a atteint 1% de part de marché e-commerce dès août 2025, dépassant La Redoute et eBay selon Nielsen.

Un consommateur déboussolé

Selon les études menées par l’ObSoCo, « la multiplication des variations de prix finit par brouiller les repères. Le prix étant supposé refléter la valeur d’un produit, des fluctuations trop fréquentes peuvent susciter des interrogations et nourrir une certaine défiance », constate Philippe Moati. Le prix finit par peu compter, ce qui peut amener les consommateurs à faire de mauvais choix, d’autant plus sous l’effet d’un sentiment d’urgence entretenu par l’idée qu’« il n’y en aura pas pour tout le monde ». Cette approche favorise une forme d’hyperconsommation devenue un réflexe d’achat. Pourtant, elle s’avère aussi épuisante pour le consommateur, contraint de rester constamment attentif, de comparer les offres et de surveiller les opportunités. Tout cela demande « un effort important » : ce que les économistes appellent le « coût de transaction ». Au-delà du prix lui-même, il englobe le temps passé à rechercher et comparer les produits, ainsi que le coût cognitif que ces démarches représentent pour le consommateur.
Finalement, les consommateurs achètent-il mieux…ou simplement plus ? Quand tout est en promo tout le temps, la saisonnalité commerciale a-t-elle encore un sens ? Et, in fine, cette stratégie de “prix barrés” et de remises continues abîme-t-elle la relation marque-consommateur ? Autant d’interrogations qui peuvent entraîner une certaine méfiance des consommateurs, hyper informés. Comment, dès lors, limiter cet engrenage ? « L’intervention du législateur pourrait fixer des limites à ce type de pratiques, mais une telle action risquerait d’être mal perçue sur le plan politique », suggère Philippe Moati. Les promotions et autres prix réduits ont encore de beaux jours devant eux.

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Rédaction Laëtitia Blin

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