« Planet-score a fait le choix de fonder son référentiel sur une tout autre logique »

À rebours des idées reçues, l’intervention de Sabine Bonnot au Sustainable Leather Forum en 2025 a été très remarquée et appréciée du public. Avant le prochain symposium en septembre, Leather Fashion Design donne la parole à la cofondatrice de Planet-score pour mieux développer ses arguments. Propos sans filtre d’une experte aussi franche que brillante.

Sabine Bonnot, cofondatrice et Dirigeante de Planet-score.

Quels sont votre formation et votre parcours avant de créer Planet-score ?

Après un Baccalauréat Maths-Physique et un premier prix au Concours Général d’Histoire, j’ai suivi un cursus Bac+5 en stratégie finance puis une formation en biotechnologie. J’ai débuté au milieu des années 1990 dans l’industrie agro-alimentaire à l’international, où j’ai rapidement été confrontée aux questions agricoles. Ensuite, j’ai intégré le domaine de la Recherche et Développement en œuvrant au sein d’un institut technique agricole agréé par le ministère de l’Agriculture où j’ai occupé diverses responsabilités, notamment le pilotage du pôle Durabilité et Transitions puis la présidence. En parallèle, depuis 2011, j’ai créé ma propre exploitation agricole dans le Gers pour y cultiver des fruits et des céréales, en passant en parallèle une formation agricole.

Quand et dans quelles circonstances Planet-score a-t-il été créé ?

En 2020, j’ai été l’un des auteurs d’un rapport très critique sur les méthodes de calcul de l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) des produits. Ce rapport a attiré l’attention des associations de consommateurs et des ONG, qui étaient déjà en alerte sur les risques de greenwashing liés aux métriques ACV. Ces derniers ont alors proposé que la société civile experte (scientifiques et associations) construise une alternative fiable à cet outil d’évaluation environnementale très imparfait. C’est ainsi qu’en 2021 nous avons co-construit l’étiquette Planet-score, sur la base d’enquêtes consommateurs, d’ateliers de création et de revues d’options méthodologiques et de résultats. L’objectif était d’informer les consommateurs de manière fiable et sincère, et de rendre visibles les démarches de progrès des acteurs du secteur (toutes choses que l’ACV ne peut pas faire). Après un lancement test en 2022 qui a permis de valider l’accueil très favorable reçu par l’étiquette, nous avons donc fondé Planet-score début 2023. Les premiers produits notés par Planet-score sont arrivés sur le marché dès cette année-là.

En quoi consiste votre fonction de Directrice Scientifique et de la mission de Planet-score ?

J’interviens sur les sujets techniques, scientifiques, réglementaires, dans divers cadres, comme au Sustainable Leather Forum où j’ai été invitée à m’exprimer l’année dernière. Avec mes équipes, je dispense également des formations en entreprises, souvent en amont d’une évaluation ultérieure de l’offre produits. Je fais aussi le lien avec les parties prenantes et les partenaires experts sur les sujets techniques. Et plus globalement je m’assure au quotidien que les équipes travaillent au service de notre mission telle qu’elle a été inscrite dans nos statuts dès la création : œuvrer au service de la santé humaine et de la santé de la planète, faciliter la compréhension des enjeux dans les secteurs agricole et agroalimentaire et accompagner les mutations techniquement et socialement pertinentes.

Étiquette environnementale élaborée par Planet-score.

Quel est l’état d’esprit des consommateurs vis-à-vis des informations qui leur sont fournies pour « mieux consommer » ?

Les consommateurs sont globalement méfiants concernant les mentions et autres indications à visée écologique. En France, le taux de confiance des consommateurs à l’égard des marques, des distributeurs mais également des pouvoirs publics pour l’affichage environnemental est inférieur à 32% (étude BVA 2023). Dans les autres pays européens, il ne dépasse pas 50% (étude Trust EIT Food 2025). Ce taux de confiance et supérieur à 75% pour Planet-score (BVA 2023, Appinio 2024). Cette confiance est liée à la clarté de l’étiquette, qui a été conçue avec et pour les consommateurs : elle répond aux questions qu’ils se posent, et elle est la seule à le faire sans détour et sans tabou dans son secteur, à l’échelle européenne.

En quoi l’approche de Planet-score diffère-t-elle des autres systèmes de notation ?  

Contrairement à Planet-score, les autres systèmes de notation utilisent l’Analyse du Cycle de Vie comme socle de leurs calculs. Or la méthode ACV est maintenant bien identifiée, scientifiquement, non seulement comme très lacunaire (ses 16 indicateurs aboutissent à une vision tronquée, porteuses de nombreux angles morts) mais aussi trompeuse dans les résultats qu’elle produit ; en effet, elle ne permet pas de renseigner sur la qualité environnementale des produits issus de processus vivants. Or l’agriculture et l’élevage ne sont que cela : du vivant. L’ACV produit des résultats binaires : en synthèse, toutes les productions végétales sont bien notées, alors que tout l’élevage est mal noté. Par ailleurs, avec l’ACV, plus le rendement est élevé, meilleure est la note. Cela ne fait aucun sens en termes environnementaux. Planet-score a fait le choix de fonder son référentiel sur une tout autre logique, issue des sciences de l’agronomie et des sciences du vivant. L’algorithme inclut 25 indicateurs pour une vision des enjeux à 360°. Par ailleurs, la méthode d’évaluation a été conçue en toute indépendance, sur un socle scientifique robuste, sans aucune interférence des acteurs économiques ou des filières. La méthode a été rendue publique dès fin 2022 (pondération des indicateurs etc.) et a fait l’objet de plusieurs webinaires techniques détaillés, dont les trois plus récents fin 2025. Planet-score n’établit pas ses évaluations en fonction des revendications des filières ou des marques, des rapports de force externes, des sensibilités militantes ou des intérêts économiques du moment. Planet-score ne perçoit aucune rémunération liée à de la publicité ou à des partenariats commerciaux, et n’a aucun lien d’intérêt. En outre, la marque appartient à un fonds de dotation d’intérêt général qui vérifie annuellement l’intégrité de la démarche et la pertinence des résultats. C’est probablement cette démarche peu commune en termes de robustesse et de transparence qui a permis à Planet-score de devenir leader de l’affichage environnemental au niveau européen pour son secteur.

Que reprochez-vous au calcul de l’Analyse du Cycle de Vie ?

L’Analyse du Cycle de Vie est une technique comptable hors sol. C’est une boîte noire qui n’a aucun sens des réalités concrètes. Elle est capable d’affirmer que les moutons de Lozère ou les vaches sur prairies sont les pires produits agricoles pour l’environnement (et de beaucoup). Quand les Agences de l’Eau ou des collectivités comme Munich ou Paris financent la mise en place de tels élevages sur des zones de captage pour protéger (avec succès) la qualité de l’eau potable, l’ACV fait des calculs faussement savants qui aboutissent à laisser penser que ces élevages herbagers polluent les masses d’eau, l’inverse exact de la réalité concrète. Quand une méthode ne colle pas avec la réalité, ce n’est pas la réalité qui a tort. Un autre exemple est celui de la manière dont l’ACV calcule l’empreinte Eau des produits. Au lieu de comptabiliser l’eau prélevée en période de stress hydrique de la ressource, l’ACV prend en compte toute l’eau qui tombe sur la culture ou la prairie pendant toute l’année, en considérant que cette eau ne rejoindra aucun des petits et grands cycles de l’eau pourtant bien connus : l’ACV décide que cette eau ne rejoindra pas les rivières ni l’océan, et qu’elle n’alimentera pas non plus les nuages. Pour l’ACV, sur une viande bovine par exemple, toute l’eau de pluie tombée pendant l’année sur la prairie est comptabilisée comme absorbée par les vaches. Ce qui aboutit au chiffre ahurissant de 15 500 litres d’eau par kilo de viande bovine, alors que la réalité est entre 30 et 500 litres d’eau par kilo selon le type d’élevage – 30 litres par kilo correspondant aux élevages sur prairies (sans irrigation). L’ACV manque complètement de réalisme. Elle peut permettre non seulement de faire facilement du greenwashing, mais elle aboutit aussi à de l’agribashing. Un comble !

Comment se passe une évaluation par Planet-score ?

Nous ne démarchons jamais les entreprises, nous n’avons pas de force commerciale. Ce sont elles qui viennent à nous et nous en accueillons de nouvelles chaque semaine. Nous travaillons dans le secteur agricole, agroalimentaire, et pour des marques de mode quand elles ont des enjeux forts en lien avec l’agriculture et l’élevage. Il peut s’agir d’entreprises qui commercialisent en B2C ou en B2B, dès l’instant où elles veulent caractériser leurs produits pour échanger en connaissance de cause avec leurs clients et leurs fournisseurs. Les données et les résultats sont traités en toute confidentialité (sous NDA). L’évaluation se fait sur la base de critères comme le mode d’élevage, l’usage de pesticides ou biocides, les impacts sur la nature, le climat, les polluants au cours de phase aval. Le climat représente 20% des notations, les autres enjeux ont donc une grande importance. Les matières premières représentent en moyenne 85% de l’impact environnemental d’un produit, la traçabilité sur les phases liées à l’amont agricole est donc essentielle pour travailler la durabilité des produits. Les calculs aboutissent à des notations que les marques décident alors d’afficher, ou pas, les résultats leur appartiennent. Beaucoup de marques travaillent d’abord pendant un an ou deux avant de faire la transparence sur leurs produits. Certaines utilisent Planet-score comme outil d’écoconception interne pour piloter objectivement les chantiers d’amélioration de leur offre, sans nécessairement afficher. C’est tout aussi valable, l’important étant de travailler de manière sincère et étayée. En termes de modèle économique, nous ne prélevons pas de redevance sur l’affichage. Les marques paient un abonnement annuel et le temps de travail consacré à l’évaluation et l’appui à l’écoconception. Nous comptons actuellement 300 marques partenaires, dont 130 affichent leurs notations Planet-score (330 millions d’emballages actuellement). Les étiquetages sont également rendus accessibles par l’application mobile gratuite de l’UFC Que Choisir, sur 135 000 produits alimentaires.

L’élevage, bovin particulièrement, est très décrié actuellement. Que pensez-vous de ces reproches ?

La remise en cause systématique et sans nuance de l’élevage bovin en France est une erreur scientifique. Le fondement en est l’ACV justement. Tout y est mal calculé, de l’empreinte Eau à l’eutrophisation, en passant par les pollutions chimiques, les émissions d’ammoniac et les gaz à effet de serre (GES). La manière dont l’ACV calcule revient par exemple à essentialiser les ruminants comme le problème climatique ultime dans le secteur agricole, simplement parce qu’ils rotent du méthane au cours de la digestion. Or si l’on regarde de plus près les grands enjeux climatiques en lien avec le secteur, ce sont surtout la déforestation (liée notamment au soja sud-américain dans les rations alimentaires animales) et les engrais de synthèse (mobilisant de fortes quantités de gaz fossile, et émettant massivement du protoxyde d’azote à l’épandage). Côté impacts climatiques négatifs, ces deux enjeux sont majeurs, le CO2 et le N2O émis étant des gaz à effet de serre très cumulatifs. Côté impacts climatiques positifs, l’ACV ne dira par ailleurs rien du stockage de carbone dans les sols, qui peut pourtant être considérablement accéléré en présence de ruminants pâturants. Face à ces enjeux climatiques bien réels, positifs et négatifs, l’ACV reste obsédée par un seul GES : le méthane. Quand bien même il provient de la digestion de la cellulose de l’herbe par les bovins, elle-même ayant capté le gaz carbonique de l’atmosphère (nous sommes donc ici dans un carbone circulaire). Pour l’ACV, le problème des bovins est donc… d’être des ruminants. Alors que les outils d’évaluation devraient prioriser les actions de réduction des GES fossiles et des émissions de CO2 liées à la déforestation, et les actions de stockage de carbone profond et pérenne dans les sols comme seul l’élevage sait le faire. Bien sûr, il n’est pas question de nier que certaines formes d’élevage ont des marges importantes de progrès, sur toutes les dimensions environnementales (dont climatiques en lien avec le soja importé, et avec les céréales fertilisées). Mais vouloir sacrifier les vaches sur l’autel du méthane ne fait pas sens au regard des autres enjeux, qui se trouvent oblitérés. Empêcher les ruminants de roter du méthane a encore moins de sens (les démarches actuelles basées sur les additifs alimentaires anti-méthane me semblent hautement problématiques). Aujourd’hui, en France, nous avons le même nombre de bovins qu’en 1850. Et nous subissons actuellement une décapitalisation accélérée qui entraîne notamment le retournement de surfaces importantes de prairies pour mise en culture, avec eutrophisation des masses d’eau et émissions massives de CO2 (déstockage du carbone organique des sols). À tous points de vue, y compris climatique, nous commettons une erreur en pensant que cette tendance est positive. L’effondrement des filières notamment herbagères ne devrait pas être commenté comme une « bonne nouvelle pour la planète » (même si l’ACV le dit).

Que pensez-vous de l’industrie du cuir ? Que faudrait-il faire pour l’améliorer sur le plan environnemental ?

Tant que les humains mangeront de la viande, le cuir restera une magnifique matière circulaire. Toutefois, certains points chauds de la filière sont à améliorer. Comme, en aval, les procédés de tannage ou l’optimisation des chutes. En amont, l’élevage des veaux, en particulier, pose problème. Beaucoup de veaux laitiers sont élevés en bâtiments, dans des cases collectives, en box, sans accès aux prairies. Cela limite les marques de vie sur les peaux (les peaux sans marques sont les plus prisées). C’est un sujet dont les entreprises doivent se saisir, car le récit de naturalité qui entoure le cuir pâtira nécessairement du décalage avec les réalités. Certaines marques avec qui nous travaillons ont engagé des pilotes pour avancer sur ce point ; c’est une bonne chose. Le manque de traçabilité des peaux est également problématique, avec très souvent de grandes difficultés pour les marques à accéder à l’information sur la provenance précise des peaux. Pourtant, les animaux étant marqués avec une boucle dès leur naissance, il ne devrait pas être difficile d’identifier précisément les peaux tout au long du parcours de leur mise en œuvre.

Quelle est votre vision de l’avenir des productions agricoles et de nos assiettes ?

Beaucoup de prospectives tablent sur une augmentation des cultures végétales et une diminution des élevages. La réalité pour l’instant ne va pas en ce sens : la consommation de viande rouge a certes baissé, mais cette diminution est compensée par l’augmentation très forte de la consommation de volaille. Ce qui, soit dit en passant, est « positif pour l’environnement » du point de vue de l’ACV même quand il s’agit de poulets industriels importés venant remplacer de la viande issue d’élevages français élevés sur prairies. Une telle substitution est bien entendu, négative du point de vue de Planet-score. Par ailleurs, le marché des substituts (à la viande, au fromage…) s’est développé mais reste confiné à une niche, pour des raisons d’accessibilité (qui tendent à s’améliorer dans le contexte d’augmentation des prix de la viande) mais aussi d’acceptabilité (ultra-transformation, problèmes liés au goût, à la satiété…). Dans certains pays occidentaux, ces marchés semblent montrer maintenant une tendance à la baisse. Il serait intéressant que des travaux scientifiques soient engagés sur les raisons de cette diminution. La période actuelle semble marquer un tournant en faveur des produits alimentaires bruts et moins transformés. C’est un signal intéressant pour toutes les filières qui ont des pratiques (environnementales, bien-être animal) à valoriser, car le lien avec les pratiques de l’amont est plus direct. Pour les autres filières, cela constitue une incitation à engager un travail de fond. D’autant plus que, comme l’a démontré une étude de l’INRAe (Institut national de la recherche agronomique) de 2022, il n’est pas possible de diminuer la part des protéines animales à moins de 50-55% des protéines totales (le taux actuel étant à 70% environ) sans provoquer des carences en vitamines et minéraux (Vieux et al., Approximately half of total protein intake by adults must be animal-based to meet non-protein nutrient-based recommendations, The Journal of Nutrition, 2022). S’il est bien produit et que le secteur relève les défis contemporains sans stratégie d’évitement (au rang desquelles je range l’ACV), le cuir a donc encore de beaux jours devant lui.  

Inscrivez-vous à la Newsleather pour recevoir, toutes les deux semaines, un condensé de l’actualité de la filière cuir.

Rédaction François Gaillard

j'AIME
TWEETER
PIN IT
LINKEDIN
Cuir Invest

Consultez
les derniers articles
de la rubrique

Fermer