Réparer l’avenir : enquête sur une filière qui se réinvente
Reprendre un ourlet ou ressemeler une chaussure ont longtemps été des gestes familiers pour lesquels l’artisanat de proximité faisait partie du quotidien. ...
Depuis 1934, la famille Heschung perpétue en Alsace l’art de la chaussure en cuir pour hommes et femmes. Aujourd’hui, la quatrième génération, accompagnée par Pierre Heschung, Directeur Général, fait vivre cet héritage familial en conjuguant savoir-faire artisanal, tradition et innovation. Immersion au cœur de l’atelier de fabrication de Steinbourg, dans le Bas-Rhin, aux côtés de Salomé Heschung, Responsable Marketing et Communication.
Une histoire de famille, de passion et de savoir-faire : telle est l’âme de la maison Heschung, emblématique de la chaussure haut de gamme française. Tout commence en 1934, lorsque Eugène Heschung, alors ouvrier coupeur dans une manufacture de Dettwiller, se lance dans la fabrication de ses propres souliers à Steinbourg. Il façonne artisanalement des brodequins et chaussures de travail en cousu Norvégien et cousu Goodyear. Reconnues pour leur robustesse et leur étanchéité, ces techniques deviennent la signature de la maison. Son fils Robert diversifie la production en se tournant vers la chaussure de ski en cuir. Le cousu Norvégien, particulièrement adapté aux exigences d’imperméabilité de cette pratique, équipe alors les classes de neige et les skieurs du massif vosgien. La marque franchit une nouvelle étape en se spécialisant dans les chaussures de compétition, jusqu’à devenir fournisseur officiel de l’équipe de France de ski aux Jeux olympiques de Grenoble, en 1968, puis de Sapporo, en 1972. Dans les années 1980, Pierre, fils de Robert, rejoint à son tour l’entreprise familiale. Il revisite les techniques emblématiques de la maison pour les inscrire dans des collections citadines, composées de modèles intemporels, durables et polyvalents. Aujourd’hui, ses enfants Salomé, Romain, Responsable de production, et Julien, Responsable du magasin des ateliers, perpétuent cet héritage avec passion, tout en insufflant un nouvel élan au chausseur alsacien.
« Nos chaussures sont imaginées et fabriquées en France par des artisans qualifiés, dans le respect des techniques traditionnelles, afin d’accompagner nos clients au quotidien et les suivre durablement au fil des années », explique Salomé Heschung.
Matière emblématique des collections, le cuir pleine fleur est sélectionné auprès de tanneries partenaires situées à proximité de l’atelier, principalement la tannerie Haas, fournisseur de longue date de cuirs Suportlo et Anicalf. « Matière noble et vivante, le cuir se patine avec le temps et confère à chaque paire un caractère unique. » Fidèle à ses méthodes de fabrication traditionnelles, la maison conçoit des chaussures réparables et ressemelables, pensées pour durer. Au sein même de l’atelier, un service dédié assure leur ressemelage et entretien – plus de 100 paires ces six derniers mois. Et pour enrichir encore l’expérience client, la marque développe également un service de commande spéciale, accessible en boutique et prochainement sur son site internet. Celui-ci permet à chacun de personnaliser son modèle emblématique, le Gingko, en choisissant les détails qui feront la singularité de sa paire : type de cuir, couleur, fil de la trépointe, semelle… Une manière de conjuguer tradition artisanale et expression personnelle, jusque dans les moindres détails.
Chaque semaine, quelque 200 paires cousues Goodyear ou Norvégien prennent forme au sein de l’atelier alsacien, où œuvrent 15 artisans de toutes générations. Labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant » (EPV), Heschung compte aujourd’hui 75 collaborateurs répartis entre ses 13 boutiques, les services administratifs et la production. La fabrication reste largement ancrée en Alsace, puisque 80% des chaussures y sont confectionnées. Les 20% restants sont réalisés par des ateliers partenaires en Italie, pour les modèles féminins à talons, et au Portugal, pour les collections de sneakers. « Nous ne disposons pas de ces compétences en interne et préférons nous appuyer sur des partenaires au savoir-faire reconnu », précise Salomé Heschung.
Présente sur les segments masculin et féminin, la maison poursuit le développement de ses collections féminines et veille à enrichir son offre avec des modèles adaptés à toutes les saisons.
En 2025, quelque 25 000 paires de chaussures ont été vendues, à un prix boutique moyen compris entre 450 et 750 euros. La marque s’appuie sur un réseau de 13 points de vente dans l’Hexagone, répartis entre 10 boutiques à l’enseigne et 3 outlets, et quelques revendeurs multimarques. Environ 20% de ses ventes sont réalisées via son site internet.
Best-seller de la maison, le Gingko fête cette année ses 40 ans. Designé par Pierre Heschung en 1986, qui transpose alors le cousu Norvégien à des souliers urbains, celui dont le nom fait écho au Ginkgo, arbre symbole de longévité et de résilience, véhicule un certain art de faire, entre héritage et regard contemporain. Pour célébrer cette nouvelle décennie, la maison imagine trois éditions exclusives – versions Citadine, Outdoor ou Signature – pour l’homme et la femme, chacune limitée à 40 exemplaires, de 725 à 795 euros, disponible d’ici quelques jours.
Au tournant des années 2020, fragilisée par les lourdes pertes de son précédent actionnaire, la société traverse une période économique difficile et échappe de peu à la liquidation. L’arrivée d’un nouvel investisseur en 2023, PPL Finance, dirigé par Philippe Catteau, marque un tournant et insuffle une nouvelle dynamique à la maison. Un plan d’investissement d’1,5 million d’euros vient soutenir cette nouvelle phase de développement, notamment à travers la modernisation et le renforcement de l’outil de production. En parallèle, la refonte du site internet, effective depuis juin, vise à accélérer le développement des ventes en ligne, consolider la présence de la marque dans le e-commerce et favoriser son expansion à l’international. Le réseau physique fait également l’objet d’une stratégie de développement et de modernisation. Cinq boutiques ont ainsi ouvert leurs portes en 2024 et 2025. Cette dynamique se poursuit avec deux prochaines adresses parisiennes : rue des Archives, cet automne, puis dans le quartier de la Madeleine, début 2027.
Discrète, la marque entend aujourd’hui renforcer sa visibilité et accroître sa notoriété. La communication et le marketing occupent désormais une place centrale dans sa stratégie, avec un double objectif : conquérir de nouveaux publics tout en fidélisant sa clientèle historique. Forte d’un chiffre d’affaires de 8 millions d’euros en 2025, la maison française poursuit ainsi son développement sans renier son identité. « Plus de 90 ans après sa création, Heschung affiche la même ambition : imaginer des modèles au caractère authentique, ancrés dans leur époque, façonnés avec exigence et conçus pour accompagner le quotidien », conclut Salomé Heschung.
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Rédaction Laëtitia Blin
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