Le cuir au carrefour de l’art et de l’expérimentation

Gary Hume peint sur aluminium. Son cabinet American Tan XXV, pour Giobagnara Art Edition, transforme une peinture complexe en marqueterie d’aluminium et de cuir.

Milan, capitale du design, a dévoilé en avant-première d’innovantes collaborations dans le cadre du Fuorisalone 2026. Certaines d’entre elles repoussent les limites du cuir, en décoration d’intérieur ou en maroquinerie. C’est le cas de l’italien Giobagnara, qui ouvre de nouveaux horizons à la marqueterie de cuir à travers sa première collection Art Edition. La marque française Léclisse, quant à elle, introduit le verre dans une série de sacs en cuir, à découvrir aussi, lors de la prochaine Paris Design Week.

Le cabinet à tiroirs Margo Scrinii est la pièce phare de Martino Gamper pour Giobagnara Art Edition. Ses aplats colorés, tels des collages, et ses poignées encastrées en cuir velouté jaune réinterprètent avec audace la marqueterie de cuir.

Giobagnara, éditeur d’art

La famille Bagnara possède un riche héritage dans l’artisanat du cuir depuis 1939. Soixante ans plus tard, la maison génoise élargit son champ d’action, mettant son expertise au service du design d’intérieur et des objets du quotidien. Giorgio Bagnara, CEO de la marque, explique son choix. « À la fin des années 1990, le cuir était presque exclusivement associé à la mode, à la sellerie. J’ai pensé qu’on pouvait le traduire dans le langage de la maison. Rétrospectivement, c’était un acte pionnier. » Le cuir, depuis, n’a cessé de diversifier ses usages décoratifs, d’enrichir ses couleurs, ses finitions… L’année 2017 a marqué le début des collaborations avec des designers et décorateurs d’intérieur issus de la scène internationale. Une décennie plus tard, Giobagnara fait une percée dans le monde de l’art. « Giobagnara Art Edition ouvre un nouveau chapitre, précise le dirigeant. Nous travaillons directement avec des artistes, en traduisant leurs œuvres en objets à travers la marqueterie de cuir. Chaque œuvre est numérotée, produite en douze exemplaires. Elle porte la signature de son auteur. » Les deux premiers artistes invités partagent une renommée internationale et un attachement particulier à la couleur. Celui de Martino Gamper se nourrit de ses racines italiennes et de l’héritage des Maestri, Gio Ponti (1891-1979) ou Ettore Sottsass (1917-2007). Géométrie abstraite et aplats colorés composent une série sculpturale, baptisée Margo. Vases, panneaux muraux ou encore cabinet – conçu pour être regardé sous tous les angles – offrent une nouvelle perception de la marqueterie de cuir. « Ce sont des objets ludiques et rigoureux à la fois, souligne le designer basé à Londres. Pour moi, le cuir combine technique et sensorialité. Il peut se plier sans couture, autour des angles, articuler et envelopper les arêtes. Son large spectre de finitions apporte une qualité tactile et artisanale à chacune des pièces. » Gary Hume mêle, lui aussi, l’art appliqué au design de collection. Mais l’artiste britannique pratique une discipline bien à lui, la peinture sur aluminium. Pour ses toutes premières pièces en cuir, il a creusé une base métallique et inséré, à ras, les éléments en cuir de veau, nappa et suède. Le cabinet American Tan XXV, les paravents Close up et Belarus, une table d’appoint, des plateaux, des boîtes et des vases aux harmonies audacieuses tirent tous leur origine de peintures réalisées par Gary Hume entre 1999 et 2020. « Le cuir en contraste crée une tension entre l’aplat graphique et l’aluminium industriel. »

Fanny Serouart imagine des sacs comme des « objets-à-porter ». En résidence à la Villa Albertine, elle a exploré l’alliance du cuir avec le verre.

Léclisse ouverte à l’exploration

Fanny Serouart est de celle qui réinvente la maroquinerie. Formée au design à l’école Boulle et à l’ENSCI-les Ateliers, cette spécialiste en Couleurs, Matières et Finitions (CMF), a lancé une marque qui lui ressemble. Le nom Léclisse illustre parfaitement sa passion pour les constructions hybrides, qui rapprochent le cuir – son matériau de prédilection – d’autres savoir-faire. Le sac, pour elle, est d’abord un « objet-à-porter. J’ai, dit-elle, un pied ans le design, l’artisanat, la mode ». En 2025, deux mois durant, avec le soutien d’Au-Delà du Cuir (ADC), l’incubateur des entreprises de la filière Cuir, elle est partie en résidence à New York, à la Villa Albertine. Cette quatrième villa artistique de la France à l’étranger et la première sur le continent américain offre aux jeunes créateurs la possibilité d’explorer des pratiques artisanales originales. La collection Little Italy en est le fruit. Elle a été dévoilée au sein de l’Hôpital Militaire dans le cadre d’Alcova, tremplin à l’innovation pendant le Salone del Mobile. Cette série de sept sacs exclusifs initie un dialogue inattendu entre cuir et verre. « La tradition verrière vénitienne s’est notamment exportée à New York, explique Fanny Serouart. C’est pourquoi j’ai baptisé mon projet Little Italy. La ville de New York fait le lien avec le mouvement américain du Studio Glass, qui a émergé dans les années 1960. J’ai cherché à révéler comment un savoir-faire peut être traduit, prolongé, maintenu en vie par la forme. » La créatrice a, elle-même, imaginé le graphisme de ses anses sculpturales, tour à tour torsadées, striées, rehaussées de gouttes « bijou »… « Chacune est formée à la canne et à la main, à chaud », poursuit la Française, qui a étroitement collaboré avec les artisans du Corning Museum of Glass, référence mondiale pour la pratique du verre. La poignée, à la fois fonctionnelle et décorative, élève chaque sac au rang de pièce unique. Le travail du cuir est tout aussi précis et méticuleux. Il a été confié à Noémie Segrétain, maroquinière basée en Indre-et-Loire, grâce au soutien du dispositif Faire De Lance.

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Rédaction Nadine Guérin

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