Du mobilier à l’art : quand les Ateliers Fey s’aventurent aux frontières du cuir
Depuis un siècle perdure le savoir-faire familial des Ateliers ...
Héritier de la huitième génération de Chapal, Jean-François Bardinon s’inscrit dans ce qui distingue sa famille : à la fois tanneurs, industriels, aventuriers et esthètes. Un dirigeant propriétaire souverain dans ses choix, qui entreprend et crée avec instinct. Portrait d’une maison reconnue pour la qualité de ses modèles essentiellement en cuir, personnalisables, positionnés dans l’ultra luxe, dont la manufacture perdure dans la Creuse.
Chapal a réussi son pari, en période post-Covid, de vendre directement à une clientèle conquise. « Des déclarations d’amour à la maison », se réjouit Jean-François Bardinon. « Il faut voir les lettres que nos clients écrivent ! » Des lettres de remerciements partagées par Chapal, dont la veste en cuir, notamment la USAAF Flight Jacket, est devenue la pièce phare. Une reconnaissance que le président et directeur artistique attribue à « la gentillesse avec laquelle ils sont reçus, l’attention, le sur mesure, la qualité apportée aux produits et à la relation avec le client ». Que ce soit au showroom haussmannien de la rue de Rivoli ou à distance, auprès d’une clientèle internationale, l’accueil ultra personnalisé est né d’une volonté profonde. Reconnu pour la qualité de ses créations en cuir, tissus et finitions sur mesure personnalisables, Chapal accompagne chaque client individuellement, où qu’il se trouve dans le monde.
« Les clients nous écrivent et nous disent : ‘Vous remercierez aussi l’artisan qui a réalisé la pièce.’ » Qu’il s’agisse d’une veste, d’un jean ou d’accessoires, chacune est entièrement réalisée par un seul artisan, de la coupe à l’assemblage, dans la manufacture de Crocq. Il la signe et les clients adorent. « Ils ont besoin d’être accompagnés. Au moment de l’achat, ils sont heureux, c’est un moment privilégié. » Une reconnaissance qui n’est pas nouvelle. Dans les années 80, les plus grandes maisons, comme Dior, faisaient déjà appel au savoir-faire du cuir de Chapal pour leur prêt-à-porter. Aujourd’hui ce sont les particuliers qui écrivent. « Nous les écoutons et faisons attention à eux. Vous ne pouvez pas entretenir une telle qualité d’accueil à une grande échelle. »
Ce succès n’était pas écrit. « Si nous avions continué à ne faire que des peaux de lapin, Chapal aurait fermé. » Le dernier grand tournant ? La période Covid. Les boutiques multimarques ferment du jour au lendemain. Chapal perd 70% de son chiffre d’affaires. La réponse est immédiate : vente directe aux particuliers, sur mesure à distance, remise de 40% sur les blousons pour relancer la demande. « On s’est aperçu qu’il y avait une attente. » Un « restart » qui redistribue toutes les cartes. Les boutiques, privées de leurs marges habituelles, acceptent désormais de gagner moins sur la marque pour continuer à satisfaire leur clientèle. « La période du Covid pour nous a été excellente : nous avons vendu aux particuliers, et les boutiques qui nous achetaient ont commencé à payer plus cher nos produits, donc on s’est retrouvés dans une situation financière très intéressante. »
Comment le dirigeant relève-t-il les défis qui jalonnent l’histoire de Chapal ? « Par instinct. Je ne me pose pas de questions. » Une méthode faite d’essais, de convictions et d’erreurs assumées. La fourrure, par exemple. Croyant en son retour, Jean-François Bardinon relance l’atelier, achète des machines mais « la fourrure était définitivement morte ». Il l’admet sans détour, sereinement. Ce qui le rattrape, dit-il, c’est l’accumulation des tentatives, la certitude qu’une au moins finira par trouver son public. Effectivement, son virage « radical » dans les années 80 vers la fabrication de prêt-à-porter de luxe sera salvatrice.
C’est ce même flair qui l’incite à transformer les anciennes usines Chapal en centre artistique plutôt que de les vendre. Premier centre artistique de Montreuil, de 70 à 80 artistes en résidence, donnant lieu à d’éventuelles collaborations : des artistes japonais ont ainsi déjà peigné les blousons de la maison. « Tout ça, je sais que, inévitablement, ça va parler au client. »
La même attention portée au produit guide la démarche RSE de la maison. Chapal produit à la demande. « Je sacralise le produit comme je sacralise le client. » Pas de problématique de surproduction. Les stocks de peaux, parfois préservées durant de dix ans, sont réutilisés. Les chutes de cuir deviennent des collections mosaïques mais restent « un sujet de recherche ». Et à partir de flacons de Cognac récupérés, un parfum d’ambiance est en cours d’élaboration dans des bacs où des peaux en macération cherchent à capturer l’odeur du cuir. « Je ne vais pas dire que je réussis tout, mais je suis opportuniste. »
« J’étais très impressionné par les récits de ma famille que j’ai trouvés absolument incroyables et qui m’inspirent. Je ne lâche rien. Mais ce serait l’histoire de quelqu’un d’autre, j’en rêverais autant mais, par chance, c’est ma famille. »
Tout débute en 1832 avec un aïeul tanneur de peaux de lapin. Pendant un siècle, Chapal représente jusqu’à 90 % de la production européenne et américaine de peaux de lapin teintes. Le premier grand virage ? 1914, quand la maison commence à fabriquer pour l’Armée de l’air française. En 1940, ses tanneries new-yorkaises inventent des procédés spécifiques pour fournir les peaux en mouton retourné des fameux blousons bombardiers B3 et B6 de l’US Air Force. L’aviation forge l’ADN de Chapal.
L’automobile ensuite, avec Pierre Bardinon, son père, grand collectionneur. Le Chapalac, en peau de lapin laquée, sera porté par les pilotes Jean-Pierre Beltoise, Henri Pescarolo et François Cevert. Le fils grandit au milieu des circuits, côtoie les plus grands pilotes. Les voitures anciennes, les gentlemen drivers, une idée de l’élégance, tout cela l’inspire. Un jour, sur le salon Rétromobile, un visiteur lui demande si Chapal fait des chaussures pour pilotes. Il lance la fabrication. En 2026, la collection Driving & Racing propose un vestiaire complet inspiré de l’âge d’or du style automobile et de ses icônes.
Ainsi objets authentiques et rencontres racontent aussi une histoire d’époque et d’inspiration, parmi tant d’autres : le casque de Maurice Trintignant, premier Français à gagner un Grand Prix de Formule 1 en 1955, confié à Jean-François Bardinon, le scooter gainé d’Étienne Daho filmé dans son clip « Week-end à Rome », encore au showroom. Ou la rencontre avec Roberto Cavalli à Florence en 1983, inspiration de la collection Friping, un cuir froissé élaboré par les mégisseries de Millau.
Vingt-cinq artisans perpétuent ce savoir-faire à la manufacture de Crocq, dans la Creuse. Formés en interne durant trois mois, chacun réalise sa pièce de A à Z et la signe. Une maîtrise de la fabrication totale, ou presque. Une seule exception : le travail de la soie, confié à Adamley Textiles, fournisseur britannique réputé.
À l’aube du bicentenaire, Julia Bardinon, neuvième génération, prend la plume. Son livre retracera deux siècles d’une aventure qui perdure.
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Rédaction Stéphanie Bui
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