Du mobilier à l’art : quand les Ateliers Fey s’aventurent aux frontières du cuir
Depuis un siècle perdure le savoir-faire familial des Ateliers ...
La décoration d’intérieur est une vitrine des savoir-faire de l’artisanat. Elle met notamment en lumière l’usage créatif du cuir. La matière imprime son élégance, sa richesse visuelle et tactile à des pièces contemporaines, à la croisée du design et de l’art. Le fauteuil Trône, le banc Yaga, la table Betsy sont des pièces « manifeste » au volume sculptural. Elles sont signées respectivement par Rinck, un héritier des arts décoratifs français, Norki, spécialiste du Bas-Rhin dans le travail de la peau, et la marque turque et éthique Uniqka.
Depuis la naissance de l’atelier d’ébénisterie en 1841, l’Alsacien Rinck – rapidement établi Paris – a étoffé son savoir-faire, devenant un fleuron de l’art de vivre à la française. Son excellence artisanale, presque deux fois centenaire, et son atelier d’architecture intérieure se déploient aujourd’hui au-delà des frontières. Valentin Goux, aux commandes, perpétue « la maîtrise technique sophistiquée », propre à Rinck. Si l’atelier de mobilier dessine et fabrique, comme hier, des pièces sur mesure, il développe, depuis 2020, des collections contemporaines, dans la lignée des ensembliers décorateurs parisiens du début du XXe siècle. Opus Memoria est la plus récente d’entre elles. Cet ensemble de huit pièces exclusives a été successivement exposé dans la galerie parisienne, dans le showroom new-yorkais et sous la verrière du Grand Palais, au printemps dernier, dans le nouveau secteur French Design Art Edition du salon international Art Paris. Il a valu à Rinck un Prix FD100, French Design 100 Awards, qui distingue la création française sur le marché mondial. La collection a mobilisé les différents corps de métiers intégrés à l’entreprise. Parmi eux, des ébénistes, gainiers, doreurs… Cette expertise multimatériaux, alliée à l’étroite collaboration entre designers et artisans, nourrit totalement le process créatif. Trône est une pièce emblématique de la collection. Elle est « le fruit d’un travail de recherche inédit », précise le dirigeant. Avec son drapé de cuir, retombant comme une traine royale, le fauteuil explore la forme et la matière, avec majesté. « Une coque en résine a d’abord été conçue par notre plasticien d’après les plans et maquettes des designers et du bureau d’études, explique la marque. Un gabarit spécial s’ajuste sur des pieds en bois massif. Bertille Goux, Directrice de Collection, a réalisé une première mise en forme du textile sur la coque. Une toile de lin, épaisse et souple à la fois, a été choisie pour dessiner les mouvements, les plis, les courbes… La toile a ensuite été figée, solidifiée. C’est cette coque qui a servi de moule, telle une empreinte pour le gainage réalisé dans nos ateliers avec une peau d’un seul tenant. »
Le parcours de Sonia Linard est celui d’une reconversion. L’ancienne Directrice Commerciale change de voie en 2010 pour prolonger l’héritage familial de ses grands-parents fourreurs. La maison Norki, née à Strasbourg, défend la fabrication française à travers la tapisserie d’ameublement et la décoration d’intérieur. « La majorité de nos projets en architecture d’intérieur se situent à l’étranger », précise la fondatrice qui, après Megève, Gstaad et Paris, poursuit ses ouvertures de boutiques dans le monde. Elles concentrent l’univers Norki, composé de meubles, tapis, plaids ou coussins, tous réalisés dans les ateliers de Molsheim. Leurs peausseries – des cuirs et des peaux lainées de provenance européenne – sont transformées dans la tannerie Norki basée en Pologne. Le banc Yaga est une pièce phare à double titre. Il illustre à la fois la rigueur artisanale de l’entreprise et l’engagement responsable qui nourrit sa création. L’assise, mi rustique mi brutaliste, associe un piètement en chêne massif vieilli et un coussin entièrement composé de franges de peau bicolores. Sonia Linard est très attachée à la couleur. « Nous disposons d’une grande collection de peaux pouvant être teintes dans plus de 200 coloris, dit-elle. Yaga a été conçu comme une pièce d’art à part entière. Son travail repose sur un savoir-faire pointilleux. Chaque lanière est soigneusement découpée et sélectionnée pour composer un mélange harmonieux ». Les franges revalorisent les rebuts de production dans un réel souci d’économie de matière. « Les chutes issues de la découpe représentent un véritable enjeu, poursuit la dirigeante. Mais la création pour transformer des fragments en objets d’art n’est pas une facilité. Intégrer des chutes de peau dans un objet destiné à devenir un élément décoratif haut de gamme implique de repenser les gestes et les techniques, de contourner les contraintes, d’imaginer de nouvelles formes. C’est une position engagée, qui reconnaît la rareté de la matière et son cycle de vie dans son intégralité. »
Kerem Aris est familier du cuir façonné par son père sculpteur. Il forme, avec Merve Parna, le duo fondateur d’Uniqka, marque d’objets et de mobilier réalisés en cuir de sellerie à tannage végétal. Un parti-pris à la fois esthétique et écoresponsable. « Le cuir a la beauté innée de la nature, défend le tandem d’Istanbul. Il est versatile, réparable, durable. » Pour le mettre en avant, Uniqka construit un design épuré, au souffle poétique, destiné à singulariser des objets du quotidien. La collection Betsy en est la preuve. Les six pièces qui la composent révèlent un travail tactile, tridimensionnel, où le cuir évoque le plumage de l’oiseau. La nature est la principale source d’inspiration de la designer slovène, établie à Londres, Lara Bohinc. Betsy est sa première collaboration avec Uniqka. En 2025, elle a été primée pour son innovation par le Big See Product Design Award. La découpe du cuir est au cœur de son process de fabrication. La marque a mis, en effet, à disposition ses chutes pour constituer de multiples éléments de petite taille, aux contours arrondis, semblables à des plumes. Ils ont ensuite été minutieusement assemblés sur un cadre en bois, usant de la superposition pour créer un trompe-l’œil organique. La couleur est un allié de poids pour cet ensemble regroupant table, console, banc et miroir, déclinés en jaune épicé, bleu pétrole, rose poudre, rouille, brun et noir. Pour fêter son dixième anniversaire, Uniqka enrichit sa collection, aussi ludique qu’audacieuse. La marque a introduit un tabouret à l’assise incurvée et un septième monochrome, baptisé Borgona. « Une teinte qui évoque l’élégance et l’intimité mais aussi la puissance et la pérennité. »
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Rédaction Nadine Guérin
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