Sustainable Leather Forum 2019 : que faut-il retenir ? #1

Lundi, à la Maison de la FNTP à Paris, Frank Boehly, Président du Conseil National du Cuir, ouvrait, sous le patronage du Ministère de l’Économie et des Finances, le premier Sustainable Leather Forum autour de la Responsabilité Sociétale des Entreprises.
L’objectif ? Présenter aux professionnels et aux acteurs de la filière l’évolution des comportements des consommateurs, mettre en lumière les bonnes pratiques et réfléchir aux solutions à mettre en œuvre pour une production plus responsable d’une industrie, née des plus anciens procédés de recyclage.
Des interventions et des tables rondes animées par plus d’une trentaine de représentants d’entreprises ou organisations, intrinsèquement liées au secteur mode et luxe, nous en avons extrait les informations clés à retenir.

La Filière Française du Cuir occupe le 4ème rang mondial à l’export, forte de 9 400 sociétés, 130 000 emplois et de 25 milliards d'euros de chiffre d’affaires.

LA COMMUNICATION GOUVERNE LE MONDE

Au lendemain du G7 à Biarritz où 32 multinationales engagées, présentaient leur Fashion Pact, un nouveau chapitre s’ouvre pour la filière mode et luxe. Lundi, Agnès Pannier-Runacher, Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Économie et des Finances, soulignait que l’action de son ministère ne peut être décorrélée de celle du ministère de l’Écologie pour relever les défis du climat, de la pollution portant atteinte à la planète, la faune et la flore. Pourquoi importer des marchandises qui polluent davantage ? Porter atteinte à l’écologie ? Tuer nos propres filières de production ?
Si le consommateur peut en une minute décider de consommer autrement, les entreprises sont les mieux placées pour trouver des solutions alors que les pouvoirs publics sont là pour poser les ambitions. Désireux d’améliorer le modèle environnemental et social, de maintenir une concurrence loyale, le gouvernement fait de la surtransposition de la réglementation européenne une priorité politique. Éclairer les industriels sur les normes et ambitions exigées au niveau de l’Europe notamment via la Responsabilité Élargie au Producteur (REP) c’est bien, mais « il faut pouvoir les accompagner, leur donner du temps et un support financier pour effectuer cette transformation. Les entreprises françaises, confrontées à la compétition mondiale, peuvent donc attendre des mesures de simplification au travers de la loi PACTE », soulignait la Secrétaire d’État. Aussi, Cotance, organisation fédératrice de l’industrie de cuir représentant plus de 90% de la production en Europe, s’engage à accompagner ces entreprises sur les 17 objectifs du Fashion Pact. Bientôt le guide sur l’impact environnemental rédigé avec la Commission sera disponible sur le site euleather.com mais comme le rappelle le Secrétaire Général de Cotance, Gustavo Gonzalez Quijano, « la traçabilité est une chose, la transparence en est une autre et il reste encore du chemin à faire pour délivrer les informations aux consommateurs ».

LE GREEN DEAL EUROPÉEN

L’Union Européenne s’est penchée sur le sujet de la RSE dès 2001. Elle définit la Responsabilité Sociétale des Entreprises comme la responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu’elles exercent sur la société, l’éthique, le respect des droits de l’homme. Les enjeux de la RSE tels que définis pour les Industries de la Mode, rappelait Anna Athanasopoulou, Directrice du Tourisme et des industries Émergentes et Créatives à la Commission Européenne, s’axent sur la capacité à innover, et prospérer dans la transition durable. Alors comment travailler ensemble pour faire d’un défi en opportunité ? Comment améliorer la compétitivité de l’Europe et engendrer le leadership ?
Depuis 2011, plus de 200 initiatives RSE sont soutenues par l’Europe. Une approche qui se veut non restrictive, et encourage le droit à l’initiative, au cœur de l’ADN des entreprises. Entre mesures volontaires et réglementaires, de nombreuses actions peuvent soutenir cette chaîne de valeur amont-aval des plus complexes, visant à favoriser l’emploi, l’automatisation, les bonnes conditions de travail, la traçabilité (mise en place de bases de données et outils d’approvisionnement durable avec l’OCDE), la transparence et la réduction de pollution de l’eau, de l’air, des produits chimiques… que ce soit au niveau des multinationales comme des PME.

LA RSE MOTEUR DE COMPÉTITIVITÉ

En 2017, le Cabinet Mazars menait une étude sur le luxe éthique, fondement de la filière mode et les nouveaux business models d’entreprises émergeant de la RSE (dont 112 entreprises de tailles et segments de marchés variés : joaillerie, fourrure, cuir…). La RSE est devenue essentielle sous la pression du consommateur qui donne le LA et influence les pratiques en matière de durabilité et d’innocuité, de traçabilité et de transparence, sujets de plus en plus prégnants. La France répond à la réglementation Reach sur les produits chimiques, et les grandes entreprises (+ 5000 salariés en France, 10000 à l’international) à la loi sur le devoir de vigilance. De cette étude, la thématique du développement de l’ancrage territorial ressort fortement. L’artisanat, la pérennité des métiers et le lien au territoire contribuent largement à la valeur ajoutée des articles. Les labels, ou définitions de référentiels collectifs, rassurent le consommateur. Par ailleurs, la réflexion économique autour des nouveaux procédés de transformation prend de l’ampleur : produits chimiques (dont chrome), retraitement des eaux, innocuité pour l’humain et l’environnement. Enfin, à l’aube du projet de loi sur le gaspillage, les attentes ont évolué quant au recyclage. Nous ne pouvons plus détruire les produits sous prétexte de rareté alors les grands groupes de luxe explorent d’autres filières pour donner une seconde vie à leurs produits.

LES COLLABORATEURS : CLÉS DE LA CONDUITE DU CHANGEMENT

C’est la première fois lundi que Christelle Capdupuy, Directrice du Développement Durable de Louis Vuitton s’exprimait publiquement pour témoigner de l’engagement RSE de l’entreprise.
Parmi les chantiers environnementaux prioritaires du géant du luxe en 2019 :
– La biodiversité ou le sourcing de chaque matière première sur une base de certifications précises en collaboration avec le Leather Working Group (LWG).
– Les audits sociaux et environnementaux sur site, une coopération avec les fournisseurs.
– La lutte contre le changement climatique notamment grâce à la constitution d’un fond d’investissement carbone afin de réduire les émissions, un projet de « relamping » ou lampes à faible consommation d’énergie dans tous les points de vente, des défilés éco-conçus, qui grâce au concours des équipes et prestataires, ont permis de revaloriser 99% des matières utilisées…
Non sans rappeler les difficultés de mise en œuvre d’une démarche RSE globale, la maison mise sur ses collaborateurs, structurés autour de feuilles de route, tenant compte des spécificités locales (concrètement le don de temps au sein d’associations par les salariés États-Uniens par exemple).

LA TANNERIE DU FUTUR

Le cuir est un produit naturel reconnu utilisé quotidiennement depuis 5 000 ans. Aujourd’hui les cuirs et peaux, co-produits de l’industrie de la viande sont en grande partie tranformés par des entreprises professionnelles et responsables, dans le respect du bien-être animal, des personnes et de l’environnement. D’après la source WWF citée à l’occasion de l’événement « si le cuir n’existait pas, cela engendrerait l’équivalent de 14 pyramides de déchets supplémentaires par an ». Malgré tout, toutes les entreprises de tannerie ne sont pas au même niveau d’engagement en matière de RSE, mais la chaîne de valeur du cuir est soutenue par des organisations professionnelles et des initiatives axées sur la production de cuir durable et respectueuse de l’environnement. Parmi les interventions positives, la charte de bonne conduite ZDHC ( Zero Discharge of Hazardous Chemicals), dressée en 2011 par les géants de la mode et du luxe, qui vise à proscrire l’utilisation de certaines substances chimiques avant même que la réglementation ne l’impose. Charge aux gouvernements, marques de mode et acteurs du secteur de partager les meilleures pratiques via l’éducation, de faire respecter la législation et d’assumer la responsabilité de s’approvisionner en cuir auprès d’entreprises durables. En ce sens, Egbert Dikkers – Président de Leather Naturally, organisme international de « lobbying » et promotion de la tannerie, et Directeur de Smit & Zoon, fournisseur de produits chimiques – a participé avec un groupe de travail international, à la rédaction de la checklist « Tannerie de l’avenir », outil d’évaluation accessible à tous pour la production d’un cuir responsable.

LA RSE : OPTIONS ET OBLIGATIONS

Le changement climatique, la biodiversité, la raréfaction des ressources sont LES enjeux du 21ème siècle. D’un côté, la nouvelle génération de consommateurs – Millennials et gen Z – interroge. De l’autre, le monde de la finance fait du risque-management. Au milieu, les groupes de luxe lancent les tendances, « question d’éthique ».
François-Henri Pinault a positionné le développement durable au cœur de la stratégie du groupe Kering. Emmanuel Macron lui a confié la mission – avec entre autres Zara, Hermès, Nike et Adidas – d’aller au-delà de la réglementation. D’ici 2025, le groupe veut réduire de 40% son empreinte environnementale, de moitié ses gaz à effets de serre, harmoniser les congés de 14 semaines de maternité-paternité pour tous les salariés dans le monde… Or à la veille d’une révolution, tenir les prévisions ne lui suffit pas, Kering compte sur l’innovation dans ce qu’elle a de plus disruptif : la start-up en Chine, la matière innovante, le cuir en laboratoire pourvu qu’il tienne la route en matière d’économie et viabilité. Pour y parvenir, la multinationale représentée au SLF par Marie Claire Daveu, Directrice du Développement Durable et des Affaires Institutionnelles Internationales, établit des comptes de résultat environnementaux depuis 2015 ( NDLR – qui existent en version ludique sous forme d’application : My EP&L pour nous aider à diminuer notre empreinte). Selon les analyses, plus de 90% de son impact se concentre au niveau de la chaîne de fournisseurs. Le cuir, avec le plus fort impact environnemental (50% du groupe) est la priorité, et le tannage chrome est visé bien que son élimination ne permette pas d’obtenir la même qualité. Aujourd’hui, 1/3 des cuirs utilisés par Kering sont exempts de métaux lourds mais l’objectif est porté à zéro d’ici 2025. Alors, pour identifier des nouvelles matières à intégrer dans les collections, le groupe s’est équipé d’un Materials Innovation Lab en Italie avec 3000 échantillons à destination des designers de leurs marques, et délivre des formations en ligne diplômantes développées avec le London College of Fashion.

Rafael Andrade, porte-parole de l’Institut de Recherche & Développement brésilien (CSCB).

LE BRÉSIL LANCE UN APPEL POUR UNE CHAÎNE D’APPROVISIONNEMENT ÉTHIQUE

La consommation de viande a tendance à baisser sur le long terme et à l’horizon 2030, on envisage que le cuir puisse être remplacé par des matières à base de fruits, de champignons ou bien encore à partir de cellules souches. Or, souvent, les matériaux « végétaliens » ont une source à base de pétrole, ce qui contribue à augmenter la quantité de plastique dans nos océans et jusqu’à présent, aucun matériau alternatif commercialisé n’a prouvé son équivalence avec le cuir en matière de longévité, de caractère et de confort. Invité surprise de l’événement par Rafael Andrade, porte-parole de l’Institut de Recherche & Développement brésilien (CSCB), la National Wildlife Federation (NWF) lançait lundi un appel pour une chaîne d’approvisionnement éthique basée sur des informations fiables et traçables. L’actualité tragique du Brésil, en deuxième position au niveau des exportations mondiales de peaux tannées (soit 11%), est l’affaire de tous, consommateurs de viande, utilisateurs du cuir au quotidien. Le pays pionnier d’un standard de certification de ses tanneries (CSCB) – Brazilian Leather Sustainability Certification – déjà adopté par l’Italie, qui pourrait bien prendre une dimension internationale, veut aller beaucoup plus loin : mobiliser les abattoirs et éleveurs. Avec un cheptel plus important que la population (surtout au Nord du pays où l’on dénombre pas moins de 75 millions de bovins) et des flux de bétail de ranch en ranch, remonter le niveau de traçabalité avant l’abattoir, et avant même la dernière ferme de provenance, c’est-à-dire tout au long de la vie de l’animal, constitue un défi de taille !

LA RSE DANS LA PEAU

La traçabilité est un enjeu majeur de l’industrie du cuir. À l’amont, le groupe Bigard s’est équipé d’un système d’identification et de traçabilité parmi les plus performants au monde : 19 millions de bovins sur le territoire sont répertoriés dans une base de données nationale, grâce à un « daub » (équivalent d’un passeport sous forme de boucles d’oreilles sur l’animal) transmis aux tanneurs. Au moindre dysfonctionnement, pas question d’intégrer la chaîne alimentaire. Le groupe a également développé un circuit de commercialisation basé sur la conservation de la peau brute par le froid, via un procédé novateur et conforme au développement durable, qui évite le salage des peaux.
Dirigeant du leader français de l’abattage et de la transformation des viandes en France avec 12 000 salariés, 10 unités de traitements des cuirs et peaux implantés sur l’ensemble du territoire, proches des 90 000 éleveurs fournisseurs et partenaires, David Grangeré, rappelait que l’humain demeure le capital de l’entreprise : pas de turnover, égalité homme-femme, aménagement des horaires, carrière évolutive avec le support de l’EMB (École des Métiers) en interne, prévention des arrêts de travail grâce aux outils.
Dans le même esprit, la société Covico basée à Angoulême est l’un des premiers collecteurs et négociant à mener des actions poussées pour soulager la pénibilité du travail. L’entreprise collabore avec le CTC sur des exosquelettes afin de prévenir les TMS (Troubles Musculo Squelettiques) lors du traitement des cuirs et peaux bruts salés humides. De lourds investissements dans des machines à classer les cuirs développées avec la société Feltre en Italie depuis 2005 lui ont permis de faire évoluer les conditions de travail de manière significative et de répondre à un cahier des charges aussi bien sur la peau d’agneau, que de veau. Souhaitant coopérer avec les « petits » abattoirs, l’entreprise vise l’homologation et la généralisation sur l’ensemble de ses sites d’ici 2021 ainsi que la division du coût des équipements par trois.

LE CUIR EST DANS LE PRÉ

Responsable Innovation et chercheur chez CTC (Centre de Développement Cuir, Chaussure, Maroquinerie, Ganterie), Cédric Vigier présentait un procédé technique de traçabilité inédit au monde ! Ce nouveau dispositif de marquage des peaux brutes en abattoir, avec numéro unique au niveau du collet, est le seul qui résiste aux process chimiques, passe l’étape de la refente avec succès, et cumule les avantages d’aller vite et de s’intègrer dans la chaîne de façon automatique. Post tannage, les informations sur les défauts associés aux peaux pourront être remontées dans une base de données. La finalité ? Améliorer la qualité des peaux en menant des actions correctives dès élevage, qui sont bien souvent corrélées à la bien-traitance animale.
Fin 2019, la quasi-totalité de la filière veau française, la plus prisée pour les approvisionnements en peaux de premier choix, sera opérationnelle puis déployée à l’international à l’horizon 2020. 

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Rédaction Juliette Sebille
Photos P&M © CNC

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