Jérôme Verdier,
dirigeant de la mégisserie Alran

Jérôme Verdier dirigeant de la mégisserie Alran, et Président de la Fédération Française de la Tannerie Mégisserie (FFTM)
Jérôme Verdier dirigeant de la mégisserie Alran, et Président de la Fédération Française de la Tannerie Mégisserie (FFTM), à l’occasion du salon Première Vision Leather.

Avant de reprendre la mégisserie Alran, et de présider la Fédération Française de la Tannerie Mégisserie (FFTM), Jérôme Verdier a fait le tour du monde.

Son expertise en finance le mène sur d’autres continents, de Hong Kong au Laos en passant par le Maroc, en tant que DAF puis DG de filiales de groupes cotées. Il en est revenu : revenu des conseils d’administration où l’on raye des unités de production d’un coup de crayon, revenu des multinationales, revenu à sa région d’origine pour diriger une PME familiale. Rencontre.

Dans quel contexte avez-vous repris la mégisserie Alran ?

Je suis originaire du sud-ouest, avec de la famille en Midi Pyrénées et Nouvelle Aquitaine. À quarante ans, j’ai quitté un grand groupe structuré, avec la ferme intention de me mettre à mon compte et diriger une PME dans le triangle géographique de Toulouse-Biarritz-Bordeaux. Je recherchais idéalement une boîte familiale, avec un ancrage régional, une relation de proximité avec les employés et un savoir-faire Made in France…. Le hasard de la vie a voulu qu’un très bon ami me mette en relation avec une famille de mégissiers. J’ai touché du cuir et c’était fait ! L’odeur, l’ambiance, un véritable choc des matières ! Alors, tout s’est organisé ; on s’est associé pour la reprise, et en famille, j’ai déménagé depuis Singapour à l’est du triangle, pour vivre à Mazamet.

La mégisserie Alran existe depuis 1903, peut-être même un peu avant, fondée par le grand père des cédants. L’entreprise était en bonne santé parce qu’elle avait redéployé son offre, depuis le début des années 2000, sur le secteur de la maroquinerie. En 2008, c’était la pleine crise financière des sub-primes, l’indice de production de l’industrie française était passé de 100 à 70 en moins en 18 mois…La situation était à priori compliquée, néanmoins l’activité de la mégisserie n’a pas fléchi, on était sur le même créneau des produits de belle facture et de l’export qui nous a aidés à tenir dans un contexte d’une activité générale en berne.

De mon expérience passée à l’étranger comme conseiller au commerce extérieur de l’Ambassade de France au Laos, j’ai remis au goût du jour l’exposition à l’international, moins pratiquée par la société depuis les années 90-2000. On est reparti sur les salons de la profession hors Europe (Hong Kong, Tokyo, New York…) et avons repris quelques parts de marché. Chaque génération met sa pierre à l’édifice, je n’ai pas révolutionné la maison, j’ai travaillé dans la continuité, c’est ce qui m’a guidé dans cette démarche.

Et puis je suis arrivé dans une industrie où j’ai été accueilli merveilleusement par les confrères et c’est tout naturellement que j’ai accepté de donner un coup de main à la FFTM, de rendre ce que l’on m’a donné. Mais, il ne m’est pas possible d’y passer tout mon temps, car je suis tenu de gérer mon affaire et donc, avec les autres administrateurs nous avons réorganisé le conseil fédéral de manière à ce que les administrateurs puissent intervenir chacun sur des sujets précis.

Quel est le profil de la tannerie-mégisserie française ?

Le secteur de la tannerie-mégisserie française c’est près de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 1800 emplois et 50 unités de différentes tailles vs 4,5 milliards d’euros pour l’Italie avec 1300 unités très segmentées, et couvrant toutes les spécialités. En France, nous sommes très intégrés et avec toutes les opérations du process sous le même toit, il y a peu d’externalisation.  À l’inverse, le tissu sectoriel italien compte nombre d’unités sous-traitantes des tanneries locales ; ce sont des acteurs très flexibles et réactifs qui peuvent faire une seule opération pour plusieurs tanneries d’une même région (impression de grain, ponçage…). Dans la péninsule, il y a encore de fortes concentrations régionales, et si ce fut le cas en France, c’est moins vrai aujourd’hui. Par exemple, en Occitanie, où il reste encore pas mal d’activité de mégisserie, les bassins de Graulhet, Millau et Mazamet ont perdu de leur superbe, mais des « clusters » comme Reso’Cuir en Nouvelle Aquitaine et à Graulhet ont réussi à fédérer leur filière cuir locale sous une autre forme plus multisectorielle. Ils regroupent les fournisseurs de machines, des maroquiniers, des tanneurs-mégissiers, cela permet une certaine renaissance. Pour le reste du territoire, les tanneries-mégisseries sont très dispersées géographiquement : souvent une seule représentante du métier dans chaque région. 

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Les tanneries françaises ont beaucoup souffert des délocalisations des années 80-90 par les filières cuir aval. Ces activités qui sont grosses consommatrices de main d’œuvre (équipements de protection individuelle, la maroquinerie basse et moyenne gammes, la chaussure…), en s’installant à l’étranger ont emmené avec elles la demande de cuir, et les tanneurs avec, premiers fournisseurs de proximité. Ce phénomène a été amplifié par les dévaluations compétitives en Europe (peseta espagnole et lire italienne) avant l’euro. Le secteur de la chaussure italienne a résisté et avec elle ses fournisseurs, dont les tanneurs qui se voient confier de très importants partenariats. Au final la problématique majeure c’est la qualité, la perfection, avant le prix. On peut parler de stratégies de gestion de la rareté qui touche notre industrie avec une accélération des rachats de tanneries par les grands groupes. Cette rareté est avérée pour tout type de cuir, en premier lieu le crocodile, le veau, l’agneau et tout ce qui relève d’une grande technicité, très importante pour toutes ces maisons. Compte tenu des coefficients multiplicateurs entre la valeur du cuir et la valeur du sac ou des produits qui sont faits, elles ont besoin de consolider leur base d’approvisionnements et reprennent les tanneries qui à un instant T sont en difficultés ou en capacité de leur offrir un produit exceptionnel. Le niveau d’investissement est devenu très important, et les tanneries intégrées comme les indépendants font peu de bénéfices et doivent assurer leur pérennité.

Comment la tannerie-mégisserie française peut-elle tirer son épingle du jeu ?

L’innovation, la résilience, le capital de proximité sont des atouts extrêmement puissants.
Ce qui est fabuleux c’est que de nombreuses unités de production de maroquinerie sont en train de revenir, de se créer et donc il y a une croissance naturelle organique amenée à la tannerie française sur un certain nombre de spécialités. La réactivité que peut avoir un acheteur de maroquinerie française ou italienne voyageant dans la journée chez son fournisseur, capable de livrer très rapidement des articles très longs à fabriquer, est essentielle. Le support du tissu local et la RSE sont capitaux.
Mais il n’y a pas encore de tannerie ou mégisserie qui se soit ouverte depuis 40 ans, néanmoins on peut en espérer sous de nouvelles formes. Cuir Marin de France est un atelier avec quelques foulons, Femer un artisan. En parallèle, de plus grands acteurs comme France Croco ont fermé leur ancien site pour en ouvrir un plus important. Les Tanneries Haas et Bodin Joyeux ont multiplié leur surface de production, le business renaît d’une façon différente. Cependant, les conditions environnementales et administratives font que l’on ne peut pas vraiment se mettre à son compte comme on veut en France. Dès qu’on touche à la qualité de l’eau, il faut comprendre que toutes les unités industrielles sous soumises à autorisation, requise au premier kilo de cuir fabriqué. Cette loi a été assouplie en 2017 et c’est un espoir pour nous tous car elle permettra à de nouveaux artisans de se lancer, tout simplement, sans attendre une autorisation administrative lourde à mettre en œuvre.

À quel stade en sommes-nous en matière de RSE ?

Dans la RSE il y a effectivement la partie écologie pure, tout process a son déchet, a son impact, mais on doit pouvoir faire beaucoup mieux. L’environnement législatif en France est quand même très bon. Je pense aux bouteilles d’eau minérales, à tout ce qui est recyclé, à tous les sous-produits, aux process industriels écologiques, jusqu’à l’innocuité des cuirs, autant pour les salariés qui les manipulent qu’aux consommateurs qui les portent, les progrès sont fulgurants dans tous les domaines en fait. La tannerie est leader car les grandes marques exigent l’innocuité et la traçabilité totales. L’ensemble de la Filière Française du Cuir y travaille en permanence, nous protégeons notre savoir-faire local, de beaux produits faits en France mais en même temps on nous demande d’aller plus loin, d’aller au-delà. La traçabilité de l’origine des approvisionnements est en marche. L’innocuité, c’est déjà une démarche un peu plus ancienne, on a interdit le plomb, on gère le chrome 6, les formaldéhydes, tous les composés azoïques…c’est du push-pull, elle est tirée par la demande du client, et en Europe, on a un support très puissant : la législation Reach. Si cette dernière n’existait pas, nous ne pourrions pas répondre à nos clients. Les tanneurs français se sont associés à CTC pour monter une base de données ouverte à tout service technique de tannerie française, adhérente à la FFTM et au CTC. On peut y consulter des bases de données croisées sur toutes les fiches de sécurité de tous les produits chimiques utilisés en tannerie pour savoir quels sont ceux interdits par Reach. Sur une période de deux décades l’environnement qui entoure la tannerie et la multiplicité des différentes unités de production a été complètement chamboulé avec cette législation parmi les plus strictes au monde qui nous a donné bien du poids au niveau des exportations.

Aujourd’hui, le cuir français est gage d’innocuité, de sécurité et de qualité alors que la contrainte nous apparaissait énorme au départ.

Et de la traçabilité ?

Les grandes marques demandent une traçabilité totale des approvisionnements. Ainsi les filières s’organisent, avec des contrôles et une démarche de progrès à tous les niveaux. Les chaînes de valeurs et les lieux de production se sont largement internationalisés. Nous sommes dépendants de matières artisanales.
Pour ce qui est de la chèvre, les plus grands cheptels sont en Afrique et en Inde. Dans ces pays l’animal est stratégique tant pour le développement rural (Afrique) que pour l’apport en protéines (Inde) ; notez que les tanneurs indiens sont organisés en clusters au centre desquels des stations d’épuration centralisées, traitent les eaux usagées ; certaines recyclent même l’eau par processus d’ « osmose inversée », technique efficace et de pointe qui n’est même pas disponible en Europe ! et soyez aussi certains que l’état indien est l’un des plus attentifs aujourd’hui à la qualité de l’eau en sortie des processus industriels.

Comment vous voyez l’avenir ?

Les maroquineries ont aujourd’hui de belles croissances. Je pense que les petites unités de tannerie-mégisserie ont toute leur place, et un vrai rôle à jouer en matière d’innovation pour peu que les grands donneurs d’ordre les respectent. Dans nos PME, chaque étape de succession, de changement de génération, de dirigeants et d’ouvriers qualifiés est un défi. Dans une tannerie familiale, on sait prendre des risques sur une nouvelle matière première, et tout sera tenté pour la valoriser. Cette prise de risque sur les stocks, cette innovation créatrice et le renouvellement incessant des processus d’apprêt resteront nécessaires à la diversité de l’offre et à la dynamique du marché de la mode.  

Un bon tanneur pratiquera encore tous les métiers, il travaillera la matière, ce déchet que l’on utilise depuis plus de 70 000 ans pour la sellerie, la reliure et la chaussure.

Enfin, s’agissant du mouvement végan, c’est une réaction violente à un trop plein de mal bouffe et à une trop grande industrialisation ; mais trop radical, il ne conduirait, de la même façon, qu’à l’artificialisation de l’alimentation et au tout digital… i.e. un avenir bien peu humain en fait !

Donc, l’artisanat de la tannerie, et le travail du cuir en général garderont tout leur sens, et toutes leurs valeurs humaines ; pour peu qu’ils s’appuient sur des filières viande raisonnées et un bien-être animal assumé.  Nos valeurs artisanales, manuelles et non digitales, sont nos bases, notre essence même ; avec ces forces, nous pourrons convaincre les jeunes générations de l’attrait de notre matière, du sens et des valeurs de nos métiers, et ce, loin des mouvements antispécistes.   

Rédaction Juliette Sebille
Photo © Corinne Jamet

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