Réinventer le commerce physique à l’ère omnicanale : pistes et réflexions
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Le déclenchement du conflit en Iran, le 28 février, a eu un impact commercial immédiat pour les pays du Golfe Persique. Mais les hostilités sont amenées à créer, notamment via la question du pétrole, une onde de choc de portée mondiale pour l’industrie.
Pour la Filière Française du Cuir, le Proche et le Moyen-Orient représentaient l’an passé 683,3 millions d’euros de productions exportées vers la zone, selon des chiffres à paraître de l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir. Trois quarts de ces exportations sont destinées aux Émirats arabes unis, suivis par le Qatar, le Koweït et l’Arabie saoudite qui comptent également parmi les plus grands demandeurs de produits tricolores. Des pays qui ont été depuis février la cible d’attaques iraniennes. Attaques dont les autorités locales cherchent depuis à interdire les images, afin notamment de limiter l’impact économique du conflit. « Il y a un ralentissement assez considérable du trafic et des ventes », indique Selvane Mohandas du Ménil, Managing Director de l’International Association of Department Stores (IADS). Le spécialiste pointe que la situation a un impact autre que la pandémie sur la population des Émirats, qui ne va pas reporter sa consommation sur les ventes en ligne. « Il y a déjà des conversations entre marques et fournisseurs pour réduire le reste à recevoir ou les stocks, afin que les commerces locaux ne se retrouvent pas avec des quantités d’invendus en fin de saison. »
Les chiffres de l’Observatoire Économique montrent que le Proche et le Moyen-Orient sont, en temps normal, particulièrement friands de maroquinerie française, avec 450,7 millions d’euros de pièces importées en 2025. Le prix moyen en douane des sacs à main était alors de 995 euros, chiffre supérieur à la moyenne de 838 euros constatée sur l’ensemble de l’export français dans cette catégorie.
L’écart est encore plus spectaculaire pour la chaussure française, dont le prix moyen en douane est, dans la région, de 255 euros, contre 81 euros en moyenne pour l’ensemble des exportations de chaussures françaises. Ce sont ainsi pour 217,2 millions d’euros de chaussures tricolores qui ont été expédiées l’an passé vers le Proche et le Moyen-Orient. « Les Émiratis sont des clients qui aiment les belles choses, qui ont l’habitude de consommer du luxe, et qui posent donc beaucoup de questions sur les produits et sont très attentifs aux détails », explique Tine Collard, créatrice de la marque de maroquinerie Nodie’s. L’entreprise de Romans-sur-Isère a connu une accélération inattendue au Moyen-Orient depuis que la reine Rania de Jordanie a porté l’an passé l’un de ses sacs. Un engouement qui se poursuit, mais à un rythme plus ralenti, depuis le début du conflit. « Nous travaillons principalement en précommande, et tout ce qui était prévu pour être envoyé à Dubaï, au Koweït et dans la région, nous l’avons gardé, pour être sûrs que la situation ne dégrade pas la prise en charge des colis », explique la créatrice, qui réalise quelque 15% de ses ventes au Moyen-Orient, et ne ferme pas la porte à de futurs points de vente, pour aller à la rencontre des consommatrices locales. « Mais, pour l’heure, au niveau des transporteurs, cela commence à être très compliqué. »
La suspension de lignes de fret aérien (Lufthansa, Air France, Emirates SkyCargo…), complexifient en effet les livraisons à destination du Moyen-Orient. Et le blocage par l’armée iranienne du détroit d’Ormuz, par lequel transite habituellement 20 % du pétrole brut mondial, n’a de surcroît pas tardé à entraîner des hausses des coûts de transport. De 4,31 dollars le kilo fin février, le fret aérien a depuis culminé à 4,98 dollars, selon l’indice Freightos, auxquels s’ajoutent des primes de risque (War Risk Surcharges) en cas de transit par le Moyen-Orient. Le 5 mars, le prix d’un conteneur entre Shanghai et Rotterdam était de 2.052 dollars. Deux semaines plus tard, il était de 2.478 dollars, selon le spécialiste Drewry. Un chiffre à surveiller, la Chine étant le deuxième fournisseur de la Filière Française du Cuir. « Le principal impact porte sur la logistique », confirme Business France, l’agence nationale accompagnant les structures tricolores à l’export. « Allongement des délais, hausse très sensible des coûts de transport et d’assurance, reconfiguration des routes maritimes et aériennes… L’augmentation de ces coûts logistiques fragilise particulièrement les produits à faible marge. Les entreprises françaises présentes dans les pays du Golfe font aujourd’hui face à un choc conjoncturel majeur, dont les effets varient selon les pays et les secteurs. »
Pour Selvane Mohandas du Ménil, c’est là un « deuxième effet Kiss Cool » qui va se faire sentir jusque dans les points de vente. « Un renchérissement des coûts d’exploitation va arriver, à un moment ou à un autre, notamment via les coûts de l’énergie. Beaucoup de grands magasins disposent déjà de réserves, ou ont différentes méthodologies pour amortir les coûts à moyen terme », indique le spécialiste de l’IADS. « Malgré cela, nous analysons que 2026 sera marqué par un renchérissement des coûts, donc par des difficultés d’exploitation un peu plus marquées cette année. » Un détail qui a son importance pour les acteurs du luxe, marché dont le Moyen-Orient générait l’an passé près de 5% des ventes, selon Bain & Company. Mais, outre les enjeux locaux, les acteurs français du luxe ont une autre considération en tête : selon les mois, 15 à 25% des ventes de produits détaxés en Europe sont générés par des visiteurs du Moyen-Orient. « Paris, Milan, Londres et la Suisse, qui sont sensibles à la clientèle moyen-orientale, voient déjà des baisses de ventes assez marquées en ce moment », confirme Selvane Mohandas du Ménil. Et ce manque à gagner en cache peut-être un autre : Dubaï, Doha et Abu Dhabi se sont imposés comme des hubs aériens incontournables entre l’Asie et l’Europe. Les grandes maisons parisiennes s’interrogent donc sur l’impact qu’aurait une raréfaction durable des vols sur les revenus générés, en Europe, par les touristes chinois, japonais ou coréens.
Les incertitudes quant à la durée du conflit pourraient logiquement refroidir les velléités de développement des entreprises françaises au Moyen-Orient. “Sur le terrain, les entreprises font néanmoins preuve de résilience”, constate pour l’heure Business France. « Les activités essentielles se poursuivent, les grands projets restent globalement maintenus, même si des ajustements ou des propositions peuvent intervenir. Malgré les incertitudes, la région demeure un marché stratégique qui s’inscrit dans le temps long. »
« Pas d’attentisme jusqu’à ce que ça se décante », tranche de son côté Selvane Mohandas du Ménil. « Parce que, dans ce cas, vous ne faites plus rien dans le monde entier. Car il y a désormais des risques partout. La question est surtout de savoir quand est-ce que les marques auront de nouveau confiance dans la capacité à trouver des partenaires locaux. »
L’enjeu est de taille : le marché mondial du luxe était atone en 2025, mais affichait une croissance de 5% aux Émirats et en Arabie saoudite, selon Altagamma, faisant de la zone le principal moteur de croissance du secteur. Une croissance que connaît bien la Filière Française du Cuir : les commandes venant des Émirats ont effectivement doublé depuis 2019.
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Rédaction Louis Endau
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