Frank Boehly (CNC) : « La filière Mode et Luxe a appris à travailler ensemble »

Frank Boehly CSF Conseil National Cuir
« Le CSF Mode et Luxe a été salué comme l’un des plus positifs et dynamiques par les pouvoirs publics », Frank Boehly, Président du Conseil National du Cuir, co-animateur du groupe de travail dédié à la RSE.

Le 29 mars dernier était signé le deuxième contrat de filière du Comité Stratégique de Filière (CSF) Mode et Luxe 2023-2027, se situant dans le droit fil du précédent (2019-2022). Frank Boehly, Président du Conseil National du Cuir (CNC), nous livre son regard sur ce travail collectif.

Quel bilan tirez-vous du premier contrat de filière Mode et Luxe 2019-2022 ?

Celui-ci a été extrêmement positif en permettant aux différents secteurs de la Mode et du Luxe de travailler en commun, ce qui n’était pas vraiment le cas avant. Les échanges ont été fructueux. Parmi les sujets abordés, ceux de la formation et du recrutement sont essentiels. Le lancement de l’initiative « Savoir pour Faire », une campagne de communication renforçant l’attractivité de nos métiers auprès des jeunes comme des personnes en reconversion, est à saluer. Il y a également eu trois salves d’accélérateurs, à la grande satisfaction des entreprises accompagnées (entre vingt et trente à chaque fois). Leur objectif était de faire monter le niveau de compétence des dirigeants, de formation plutôt technique à la base, dans un monde toujours plus complexe sur les plans réglementaire, environnemental, technologies de communication, etc.
Sur le plan du développement durable, ce contrat a permis de mener de façon collective des actions, dont le suivi de la réglementation. Alors que nous réagissions jusqu’alors à nos propres contraintes, nous avons rassemblé nos problématiques, relayées par un seul interlocuteur auprès des pouvoirs publics. La filière a pu suivre conjointement l’élaboration du Product Environmental Footprint (PEF), définissant l’étiquetage et l’affichage environnemental à l’échelle européenne, et les projets français dans ce domaine. Ce travail permettant plusieurs lectures dans un environnement complexe a été extrêmement positif.
Quatre pilotes traçabilité – textile, habillement, cuir, lin – ont aussi été lancés, avec l’accompagnement d’un prestataire, COSE 361, financé par le CSF, ce qui a permis de sélectionner des solutions de traçabilité parmi les très nombreuses offres existantes.

Quels sont, selon vous, les points majeurs de ce nouveau contrat de filière Mode et Luxe 2023-2027 ?

Le plus important a été d’organiser la continuité de notre action. Rien n’est pire que de prendre des initiatives stoppées brutalement, que ça soit à cause de l’arrêt de l’enveloppe financière, du temps accordé ou de la volonté politique.  Or, ce contrat est justement la prolongation du premier, avec des thématiques majoritairement similaires ou complémentaires. Autre grand sujet de satisfaction : le fait qu’un nouveau contrat ait été adoubé par les pouvoirs publics et que le CSF Mode et Luxe ait été salué comme l’un des plus positifs et dynamiques, parmi la quinzaine instaurée par Bruno Le Maire, adossée à chaque secteur industriel français.
Parmi les axes du nouveau contrat, il était important que les notions de « sauvegarde, transmission et pérennisation des savoir-faire » soient ajoutées au pilier formation. Le nouveau point, “répondre à l’évolution des métiers”, est aussi majeur : nous devons enrichir nos entreprises avec des métiers nouveaux, en lien avec les technologies (digital, impression 3D…) ou le développement durable. Les dirigeants de la filière doivent s’acculturer à ces derniers, parmi lesquels ils seront aussi amenés à recruter. Positif encore, la poursuite des accélérateurs qui avaient très bien fonctionné, toujours financés par Bpifrance.
L’objectif Made in France cible, lui, d’abord le textile-habillement, bien plus fortement délocalisé que le cuir. Les grands du luxe fabriquent encore beaucoup leur maroquinerie en France. Mais on pourrait améliorer la production hexagonale de chaussures. Car, mis à part l’exception notable de la création en Ardèche fin 2021 d’ASF 4.0, l’usine de fabrication de sneakers sans doute la plus automatisée au monde, les fabricants historiques rencontrent des difficultés, Clergerie en est un exemple.
L’axe RSE et Développement Durable est, à mon avis, tout à fait essentiel. En tant que co-animateur avec Éric Boël (Tissages de Charlieu), du groupe de travail dédié, je suis, il est vrai, très engagé sur cette thématique.  Outre l’impulsion du Sustainable Leather Forum (SLF) en 2019, j’ai proposé à la filière cuir de réaliser son bilan carbone de façon pionnière. Parmi les cinq thèmes abordés par le nouveau contrat, la décarbonation est d’ailleurs l’un des plus importants, comme l’a souligné le ministre délégué à l’Industrie, Roland Lescure. La filière cuir étant la plus avancée sur le sujet, CTC a d’ailleurs pris le leadership du groupe de travail dédié.
Côté traçabilité, COS 361 va continuer d’animer les quatre pilotes amorcés lors du précédent contrat. Ceux de l’habillement et du lin sont quasiment clôturés. Les pilotes chaussures et textile seront terminés fin 2023, début 2024. L’idée est de faire un rendu début 2024 au sein de l’ensemble du secteur Mode et Luxe et de partager les enseignements tirés avec les solutions de traçabilité pertinentes. L’analyse de la chaîne de valeur va devenir une obligation dans le cadre de la loi relative au devoir de vigilance. 
Le nouveau contrat permettra aussi d’être partie prenante sur les projets de réglementations d’affichage environnemental et social, aussi bien français qu’européen. Le CSF remplit ainsi un rôle positif auprès d’une administration parfois un peu éloignée de la réalité du terrain, mais qui tient compte de son avis.
Le cinquième point RSE, l’industrialisation du recyclage des déchets, est aussi un sujet très important déjà abordé lors du premier contrat et que nous allons encore professionnaliser. Il existe d’ailleurs un CSF spécifique sur cette thématique, dont nous avons commencé à nous rapprocher pour être le plus opérationnel possible.
Enfin, quatrième axe du contrat, l’acculturation numérique, va permettre à la fois de réaliser une veille innovation et un partage des informations avec l’ensemble des entreprises. Celles-ci seront ainsi mieux préparées à ces évolutions. Pour ce sujet essentiel, la gouvernance instaurée est tournante : si l’Institut Français du Textile et de l’Habillement (IFTH) en est aujourd’hui chargé, CTC le sera également à son tour.
D’une façon générale, tous les sujets abordés par le CSF sont cruciaux pour l’ensemble de la filière Mode et Luxe. Le fait de les aborder collectivement permet beaucoup plus d’efficacité. Au sein du CSF, nous avons ainsi pris l’habitude de travailler ensemble dans un collectif puissant, identifié par les pouvoirs publics comme très dynamique et apporteur de solutions.

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Rédaction Sophie Bouhier de l’Ecluse
Photo © Patrick Alves

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