Bien plus qu’un sac
Laurent Boukobza reçoit quotidiennement dans la boutique de son atelier des client(e)s qui lui confient de la belle maroquinerie, à rafraîchir, à soigner ou à réparer. Le petit vernis, le joli matelassé, le grand trapézoïdale ou le tout doux en agneau plongé, ils sont tous différents, mais ils ont tous en commun une histoire particulière qui les rend uniques aux yeux de leur propriétaire : qu’il s’agisse d’un sac ancien offert par une grand-mère ou par un être aimé, du sac « trophée » acheté avec un premier salaire, symbole d’une émancipation méritée, du sac de rêve, finalement acquis à force de persévérance. Aucun d’entre eux n’est juste pratique ou utile. « On s’attache à un objet parce qu’on le trouve beau, pour les souvenirs qu’il véhicule et parce qu’on aime ce qu’il dit de nous », explique Adrien Kammarti.
Outre la fonction d’usage, qui répond à un besoin pratique, les objets – et par extension les accessoires de mode – incarnent un riche mélange de fonctions symboliques qui brasse notamment l’esthétique, l’affect et la reconnaissance sociale.
Le goût du beau et du bien fait, les artisans de l’Atelier 23.11 l’éprouvent au quotidien, avec un sentiment de privilège car chaque réparation est un voyage qui les amène à lever le voile sur des secrets de fabrication, connus parfois de quelques rares initiés. Et quand on parle de savoir-faire d’excellence, « tout n’est pas affaire de logos ou de monogrammes », souligne Laurent Boukobza. « Il y a des pièces de maroquinerie fabriquées en France dans les années 1960-70 qui ne sont pas griffées mais dont la fabrication est magnifique, entièrement doublée en cuir, avec des bijouteries dorées à l’or fin qui sont somptueuses, des fermoirs parapluies et des matières splendides. »
Quant à l’attachement aux choses matérielles, on pourrait croire qu’il est lié à notre société de consommation, mais il n’en est rien ! Pour Adrian Kammarti, « cette relation singulière est tout simplement dans la nature humaine ». Il prend d’ailleurs à témoin « Regrets sur ma vieille robe de chambre », un texte publié par Diderot en 1768. Le penseur des Lumières s’y épanche sur la perte du vêtement aimé et nous rappelle en creux que les objets de notre quotidien peuvent devenir les réceptacles de nos émotions, de nos souvenirs et parfois même de nos croyances !
À écouter l’Historien de la Mode, on comprend que porter un modèle de sac plutôt qu’un autre est une forme d’allégeance tribale, un signe d’appartenance sociale. Si quelques-uns deviennent d’ailleurs des icônes, c’est aussi parce qu’on les associe à certains modes de vie comme le sac de voyage Keepal de Louis Vuitton, voire à des personnalités célèbres comme le Birkin ou le Kelly chez Hermès, ou à leurs créateurs comme le 2.55 de Gabrielle Chanel. Les arborer, c’est un peu s’identifier à eux.