Anaïs Delage : « La Cité du cuir est un outil et un acteur supplémentaire pour la filière française du cuir »

Anaïs Delage, Directrice de la Cité du cuir - Photo © Rémi Debord.

 Imaginée il y a plus de 20 ans par les élus locaux, la Cité du cuir a enfin inauguré, à Saint-Junien, son projet de musée pluriel conçu pour tisser des liens entre tous les acteurs de la filière hexagonale du cuir. Rencontre avec Anaïs Delage, Directrice de « ce musée vivant » aquitain, à l’aune du défi didactique de faire découvrir le monde du cuir au grand public et d’encourager des échanges transversaux avec la mode, le design et les arts – « une matière qui permet de parler de tout ».

Ensemble architectural issu de la réhabilitation d’une ancienne usine de traitement de la laine, en bord de Vienne, la Cité du cuir a inauguré en décembre 2025 ses 1 300 m² de parcours muséal.

Quelle place stratégique souhaiteriez-vous que la Cité du cuir occupe dans la filière française du cuir ces prochaines années ?

Nous voyons la Cité du cuir comme un outil complémentaire pour la filière française du cuir, capable de tisser des ponts entre ses différents acteurs. C’est avec cette volonté de partage que nous avons choisi de la présenter aux professionnels. L’idée est de rendre compte de la diversité des approches offertes par la matière, de sa richesse historique et de son potentiel créatif. Le grand public s’interroge finalement assez peu sur la fabrication d’une chaussure, d’un sac ou d’une selle ; notre objectif est donc de sensibiliser les visiteurs et les consommateurs. La Cité du cuir est un bel outil pour démystifier les croyances autour du travail du cuir : nous montrons la complexité des gestes et, à travers elle, la réalité du « made in France ».

Quels sont les axes du parcours muséal proposés aux visiteurs ?

Les 1 300 m2 du parcours muséal s’organisent en trois grandes thématiques. Le premier temps se concentre sur la transformation de la matière brute en cuir : l’univers des tanneries et mégisseries au fil des étapes jusqu’aux nombreuses finitions. Une cuirothèque permet aux visiteurs de toucher différents types peaux et traitements de surface. Le deuxième temps est dédié au savoir-faire de la ganterie, puis à l’aspect historique et symbolique du gant à Saint-Junien et en France par le déploiement de collections et la présence de pièces provenant d’autres centres gantiers en France. La troisième partie, la Galerie du cuir, présente un très large florilège d’objets conçus grâce aux qualités techniques de la matière cuir. La dimension sociale et historique de l’artisanat lié au cuir à Saint-Junien est également soulignée, grâce notamment à la projection d’un film et à travers diverses évocations dans la scénographie de cette mémoire ouvrière, qui a profondément marqué l’architecture urbaine de Saint-Junien. La conscience sociale et politique locale était également essentielle dans le projet porté par les élus.

La Cité du cuir a une visée pédagogique. Le parcours muséal présente notamment le procédé complexe de fabrication du cuir. Emblématique du travail des tanneurs et des mégissiers, le foulon est également utilisé par les teinturiers.

Pourriez-vous évoquer quelques-unes des pièces en cuir exposées ?

Cette collaboration avec les acteurs de la filière s’incarne concrètement à travers les pièces exposées. Le parcours présente des pièces de haute technicité, des pièces de collection issues soit d’un prêt, d’un achat ou d’un don. Elles nous permettent de montrer la matière en mouvement et d’illustrer, par l’exemple, cette excellence française que nous souhaitons rendre accessible à tous. Pour en citer quelques-unes, nous exposons des gants contemporains et historiques des ganteries Agnelle et Morand, un éclaté du mocassin 180 de J.M. Weston, un autre d’une selle de CWD Sellier, un modèle du sac haut à courroies de la maison Hermès, un pantalon en cuir créé par Jean-Claude Jitrois pour Johnny Hallyday, la miniature de la robe créée par Robert Mercier pour Balmain et l’actrice Zendaya ou encore le cuir de Cordoue des Ateliers Fey. Pour la thématique innovation et recyclage, nous exposons entre autres les pièces de recyclage conçues à l’échelle industrielle d’Authentic Material ou « le cuir papier » Hiriar récompensé du Prix International de l’Innovation, lors du salon mondial de l’industrie du cuir à Hong Kong en 2025. Concernant la création contemporaine, nous avons, par exemple, fait appel à l’artiste Valentine H. Despointes. Elle a conçu une œuvre autour d’une machine à coudre, grâce au mécénat de la mégisserie Alran qui a fourni les peaux. À travers cette pièce, nous voulions rendre hommage aux savoir-faire de nos territoires : la machine à coudre demeure l’outil incontournable, de la ganterie à la chaussure, et symbolise parfaitement les métiers que le musée célèbre. Nous avons ensuite demandé à l’artiste d’y faire éclore une forêt en hommage à notre territoire, le Limousin, reconnu pour sa verdure.

Vous insistez sur la priorité pédagogique de la Cité du cuir, en privilégiant la transmission plutôt qu’une posture d’expert du cuir…

Bien qu’elle ne soit pas un centre de formation, la Cité du cuir a une visée pédagogique : elle peut transmettre une passion, le goût de la matière et de l’excellence. Cette valorisation des savoir-faire nous rend d’ailleurs complémentaires avec d’autres structures. Si nous ciblons tous les publics, les plus jeunes restent notre cœur de cible. Il est important que les professionnels intègrent que notre approche cherche avant tout à rendre la filière lisible pour des amateurs qui pourront, selon leur niveau de connaissances et de curiosité, accéder à différents niveaux d’informations. Simplifier le discours ne signifie pas le perdre.

Ancrée dans la ville limousine de Saint-Junien, la Cité du cuir est indissociable du savoir-faire de la ganterie française. Un temps d’exposition est consacré à ce savoir-faire, à son histoire et à sa dimension symbolique à Saint-Junien et en France.

Le projet de la Cité du cuir s’est enrichi de votre expérience dans le monde des arts, ainsi que de votre gestion de projets transversaux à l’échelle internationale.

Le fil rouge de mon parcours professionnel est la gestion de projets transversaux. Faire dialoguer des univers artistiques, des disciplines, des équipes, des publics, des secteurs d’activités qui naturellement ne se croisent pas est une approche qui me passionne depuis toujours. Diplômée en Histoire de l’Art contemporain, ma carrière a débuté en parallèle de mes travaux de recherches dans le monde des musées parisiens. Mon objectif était alors d’explorer des propositions d’expositions, innovantes pour l’époque, où l’art contemporain se glissait dans des musées d’art ancien ou moderne. Puis pendant plusieurs années, j’ai occupé le poste de responsable de la Galerie Orel Art, à Paris. Mon travail englobait la production d’expositions et d’événements à l’échelle internationale, notamment dans les foires d’art, avec une dizaine d’expositions organisées chaque année. Puis j’ai choisi de changer de voie et de quitter Paris pour rejoindre Lyon et l’univers du digital chez Artprice. Pendant plus de 9 ans j’ai développé des produits, des stratégies digitales pour répondre à un panel d’acteurs très variés : collectionneurs, entreprises, maisons de vente, particuliers… à l’international. Mon engagement dans le projet de la Cité du cuir prend aussi racine dans mon histoire personnelle : je viens d’une petite ville rurale, Tulle, et voir la culture investir ces territoires me tient particulièrement à cœur.

Un premier retour à la suite des deux semaines d’ouverture inaugurales, pendant les vacances de Noël 2025, avant l’ouverture, à plein temps, le 11 février ?

En seulement 9 après-midis, nous avons accueilli 2 400 visiteurs. Si les deux tiers viennent, pour le moment, principalement de Saint-Junien et de Limoges, le tiers restant provient de la France entière. Au vu de notre ambition annuelle de 30 000 visiteurs, ces chiffres sont d’autant plus encourageants que la communication à l’échelle nationale n’a pas encore été lancée.

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Rédaction Stéphanie Bui
Photos © Cité du cuir

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