Quels défis pour la filière française du cuir ovin ?

La Filière Française du Cuir sera présente au Salon de l’Agriculture, qui se tient du 21 février au 1er mars. L’occasion de mettre en avant sa place de troisième exportatrice mondiale de cuirs et peaux bruts, avec 203,7 millions d’euros d’expéditions en 2024. La filière s’est en particulier fait une réputation pour ses peaux de veaux, qui représentent 21% de ses ventes à l’international. Plus discrète et moins discutée est cependant la place de l’ovin dans le paysage du cuir français. En 2024, celui-ci pesait 6% des exportations de la filière. Outre sa taille plus réduite, ce marché offre un visage bien différent de celui du secteur bovin.

Les brebis Lacaune sont la race la plus représentée dans cheptel ovin français - Photo © Fédération Nationale Ovine.

Les données de l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir montrent un cheptel français d’ovins de 6,5 millions de têtes en 2024. Côté peaux finies, les mégisseries avaient produit 2,3 millions de peaux cette même année. « Il existe une cinquantaine de races identifiées en France », indique Dimitri Taillebosq, Chargé de projets laine, cuir et agrivoltaïsme à la Fédération Nationale Ovine (FNO). « Il y a aussi une diversité de types d’élevage (plaine, montagne…) qui fait la richesse de cette filière, mais produit une forte hétérogénéité des peaux. Sans parler de l’âge des bêtes, qui varie selon les pratiques. »
Une diversité qui pose un défi aux marques souhaitant s’approvisionner localement en grandes quantités. De plus, de l’autre côté des Pyrénées, les races dites « Entrefino » exercent sur la peau française une concurrence forte. « Il y a eu une bascule à la fin des années 90. Là où les mégissiers travaillaient principalement de la peau française, le rapport qualité/prix s’est inversé », raconte Jean-Charles Duchêne qui perpétue l’expertise de son entreprise familiale, Tannerie Alric, bientôt centenaire. « Le cuir espagnol est apparu comme plus rentable, même s’il ne présente pas que des avantages : ses peaux sont plus fines, plus petites… mais offrent moins de défauts et un meilleur grain. »
En face, le cuir d’ovin français aurait, lui, connu une accentuation de ses défauts et autres marques de vie, réduisant la quantité de peaux disponibles répondant aux besoins des maisons de luxe tricolores. « Il faut garder à l’esprit que nos races sont prioritairement tournées vers l’alimentaire, et notamment le lait des moutons Lacaune (race la plus représentée en France – NDLR), qui alimente la production de Roquefort », explique Denis Cazenave, dirigeant de Rives, spécialiste du négoce et de la commercialisation des peaux, pour qui la question des peaux aurait pu davantage influencer la sélection des races. « Pour améliorer certains paramètres productifs et prolonger la durée de vie, on a essayé d’optimiser sans nécessairement regarder le paramètre peau », confirme Jean-Charles Duchêne, qui pointe que sont en conséquence apparus des défauts comme le piqué de laine (une implantation profonde et serrée de la fibre de laine) et le buissonné pailleux (altérations de la fleur dues à des piqûres de corps étrangers – morceaux de paille). À ces marques de vie s’ajoutent celles liées à la santé de l’animal, déterminante pour la qualité de la peau : risques de gale, de teigne ou de dermatite estivale, blessures….

La mégisserie Alric à Millau opère depuis 1931 - Photo © Alric Tannerie.

Élevages et abattoirs

« Face à la multitude des paramètres que doivent gérer les éleveurs, la motivation liée au revenu qu’ils peuvent espérer d’une peau n’est pas la même que dans le bovin », explique, côté FNO, Dimitri Taillebosq. Denis Cazenave ajoute « qu’un cuir d’ovin rapporte en moyenne trois fois moins à l’abattoir qu’il y a 15 ans », ce qui, selon lui, contribue également à moins d’investissement de la part des abatteurs vis-à-vis de la qualité des peaux d’ovins. Pour Jean-Charles Duchêne, les métiers très difficiles en abattoirs entraînent également un fort renouvellement du personnel qui, moins expérimenté, a un impact sur le travail de dépouille et de conservation des peaux. À cela s’ajoute le ralentissement des abattages – de 4,2 millions de têtes en 2019, ceux-ci sont passés à 3,5 millions en 2024, selon les chiffres de l’Observatoire Économique de l’Alliance France Cuir. « Il reste en France une dizaine de gros abattoirs, et les abattoirs municipaux ont quasiment tous disparu », explique Denis Cazenave. « Contrairement à l’Espagne, où les collecteurs salent eux-mêmes les peaux pour éviter les problèmes de conservation, en France, quasiment toutes les opérations de salage sont effectuées dans les abattoirs. Or ce n’est pas la priorité des abattoirs, qui peinent par ailleurs à trouver du personnel qualifié. »

Export et cheptel chinois

Ces différents enjeux éclairent les chiffres de l’import-export français de peaux d’ovins. Sur 2,1 millions de peaux brutes d’ovins achetées par les mégissiers français en 2024, quelque 185 000 étaient issues d’un élevage tricolore. Sur les onze premiers mois de 2025, ces derniers ont vu s’accélérer de 28% l’export de leurs peaux brutes qui partent en Espagne, en Chine, en Turquie et en Italie. Sur la même période, l’import de peaux brutes d’ovins s’est lui-même accéléré de 30%, avec l’Espagne, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et l’Italie comme fournisseurs clés. Mais un facteur déterminant est à chercher du côté de la Chine. « Le pays s’est mis à l’élevage vers 2015 et a discrètement développé pendant dix ans une race qui ressemble à nos Lacaune, mais est meilleure que l’Entrefino espagnole : ils exportent maintenant en quantité des peaux finies qui contentent le luxe européen », explique Denis Cazenave.
Un mal pour un bien, estime Jean-Charles Duchêne, qui ne travaille pas ce cuir. « La peau espagnole valait une fortune, et l’alternative chinoise ‘détend’ le marché. Cette concurrence pose un problème à court terme mais, à moyen terme, je ne vois pas l’intérêt des marques à acheter très loin. Il y a toujours une volonté de certaines marques de travailler des peaux françaises, de raconter une histoire à travers elles. Et il ne faut pas oublier qu’une part des peaux françaises exportées nous revient, transformée, pour alimenter l’offre de nos maisons. »

Révolution génétique

Comme la Chine, la France peut-elle optimiser génétiquement son cheptel pour améliorer les peaux sans nuire aux enjeux alimentaires ? « Oui », répond Dimitri Taillebosq, qui évoque un rapport dédié de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture). Publié en septembre 2024, ce document explique en effet « qu’une sélection pour diminuer les défauts de peaux n’entraînerait pas une diminution des critères de production laitière car les corrélations sont faibles à modérées ». Partie prenante de ce projet de filière, Jean-Charles Duchêne en pointe les effets potentiels. « La nature de la peau de France est meilleure que celle d’Espagne, et elle est plus grande. Si demain on enlève les piqués de laine et certains défauts à la peau d’agneau française, elle sera bien plus qualitative. Il restera alors à régler la question des quantités disponibles. »
À l’instar de la filière textile avec le recyclage, la filière ovine a en effet besoin d’engagements de la part des donneurs d’ordres avant d’investir. Des donneurs d’ordres qui doivent, eux, s’assurer qu’ils auront les quantités de peaux nécessaires le moment venu. Une équation à laquelle s’ajoute la question de la réduction du cheptel, passé de 11,1 à 6,5 millions de têtes en 35 ans. Mais, côté éleveurs, les signaux sont encourageants : « Aujourd’hui, nous avons un départ pour une installation », se félicite Dimitri Taillebosq. La relève de l’ovin français semble donc assurée.

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Rédaction Louis Endau

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