Entretien avec Javier Gallego, Directeur de Movex, centre technique du cuir à Ubrique

Ubrique cluster cuir et maroquinerie
Fief espagnol de la maroquinerie de haute facture, Ubrique abrite une multitude d’entreprises polyvalentes et d’entrepreneurs réactifs à l’image d’un marché en profonde mutation.

Trouver un espace de coworking, où l’on peut louer des machines et des bureaux, à deux pas d’une multitude de manufactures de maroquinerie, sous l’œil avisé d’experts en cuir…C’est possible ! Il y a près de 11 ans, Javier Gallego s’est vu confier la mission de créer un centre technologique du cuir prodiguant conseil, formation et support technique aux professionnels de l’industrie. Rencontre.

Comment le village d’Ubrique s’est imposé comme le berceau de la maroquinerie en Espagne ?

Il y a plusieurs facteurs – historiques, écologiques et naturels – qui ont favorisé l’essor de la maroquinerie à Ubrique. À l’origine, une forte concentration de tanneries et de manufactures étaient basées au cœur même du centre-ville, à côté du couvent. Pour des raisons écologiques, les tanneries se sont déplacées en périphérie, mais les ateliers sont restés et la ville s’est spécialisée dans la fabrication de sacs.

La plupart des marques qui faisaient fabriquer leurs sacs ici dans les années 60, parce qu’il y avait une main d’œuvre bon marché par rapport au reste de l’Europe, a délocalisé sa production en Asie – Chine essentiellement – et en Inde à partir des années 90 jusqu’au prélude des années 2000. Sur la dernière décade, nous les avons vues revenir car le niveau de qualité demandé par les marques de luxe se rapprochait dangereusement du niveau des marques low cost. La vente d’accessoires a énormément augmenté à compter de 2010, perçus comme des éléments de différenciation. Aujourd’hui, les clients du luxe sont chinois pour la plupart et ne souhaitent pas de produits de luxe faits en Chine.

De plus, la protection juridique pour les marques est plus poussée en Europe, notamment pour lutter contre la contrefaçon, alors qu’en Chine on pouvait retrouver l’original et la copie au sein d’une même unité.

Enfin le rythme des collections, qui est passé de 2 à 11 par an, a entrainé la multiplication de plus petites lignes de production avec des produits nouveaux en permanence. Les chinois font du volume et leur localisation ne leur permet pas d’être aussi flexibles.

Comment analysez-vous le marché actuel de la maroquinerie ?

Les marques de luxe et la fast fashion ont un effet miroir, on peut trouver des produits similaires dans les deux niveaux de gamme même si la matière et la présentation changent. Certaines marques de luxe collaborent avec H&M, et une autre face du marché demande des produits plus originaux, sans logo, des séries limitées… Pour elle, le nom de la marque est moins important que le produit.

La structure d’une collection est en forme pyramidale, avec au sommet les pièces les plus visuelles et créatives, celles qui défilent, en l’occurrence celles que l’on fabrique ici. À la base, les produits sont manufacturés en Chine et, au milieu les acteurs du haut de gamme, qui commencent à revenir ici. Le mode de fabrication a évolué, les marques ont recours à de plus en plus de fabricants différents et exigent un niveau d’organisation, de qualité et de contrôle beaucoup plus performant que par le passé. Les unités de fabrication sont devenues leurs bras droits. Ce ne sont plus de simples partenaires, elles s’imposent comme un membre de l’entreprise avec le même niveau d’organisation et communiquent ensemble de façon très fluide. Ubrique se situe à la croisée entre l’artisanat et l’industrie, avec des machines de dernière génération qui nécessitent néanmoins toujours une intervention importante de main d’œuvre qualifiée. Ici les savoir-faire se transmettent de génération en génération, et la génération actuelle est sensibilisée à cela. On apprend en famille, au travail, dans nos écoles ou à Movex, à faire un sac de À à Z, c’est ce qui nous différencie.  

L’Andalousie arrive en tête et représente 26% de la production nationale en nombre d’entreprises (+de 400) avec la majorité d’entre elles basée à Ubrique (+ de 300 pour 3500 employés sur 16 000 en Espagne). Quasi toute la production de luxe, haut et moyen de gamme se trouve ici (sacs, petite maroquinerie et ceintures).

Et plus précisément la maroquinerie en Espagne ?

En Espagne, les tanneries sont plus concentrées dans le Nord de Barcelone. À l’Est, à Elche dans la province d’Alicante, on retrouve les fabricants de chaussures, tandis que la maroquinerie siège à Ubrique (Sud) et La Rioja (Nord). Quelques grandes maisons ont implanté leurs unités à Madrid et Barcelone (Loewe à Madrid et Louis Vuitton à Barcelone) ; Zara se situe en Galice. Sur les 1600 entreprises du secteur (maroquinerie) recensées par l’ASEFMA en 2018 (Asociasión Espaňola de Fabricantes de Marroquinería) seul 1% des sociétés ont plus de 49 salariés. Le système est éclaté, elles sous-traitent les unes pour les autres. C’est très difficile de trouver une petite structure qui travaille en direct avec les clients. Celles qui le font sont un minimum structurées, leur personnel parle plusieurs langues…elles ont un service créatif qui peut faire les prototypes mais en général ces entreprises ne prennent en charge qu’une étape ou un seul type de produit. Des grandes marques de luxe contractent directement avec plusieurs entreprises ici : deux grandes, 3 moyennes, 2 petites…Aussi, elles comptent sur plusieurs centres de production dans différents pays pour minimiser les risques : un problème avec une usine, une autre le solutionne… Normalement les contrats avec les marques mentionnent que la manufacture collabore avec d’autres unités. On y trouve les informations sur le nombre d’employés, les surfaces, les machines et il est mentionné en toute transparence que si la capacité doit augmenter, elles feront appel à un sous-traitant. La plupart des unités sont spécialisées dans un ou deux modèles et organisent leurs lignes par modèle. Elles tendent toutes à se spécialiser sur un aspect de la production parce que cela optimise le temps de travail.

L’Andalousie arrive en tête et représente 26% de la production nationale en nombre d’entreprises (+de 400) avec la majorité d’entre elles basée à Ubrique (+ de 300 pour 3500 employés sur 16 000 en Espagne). Quasi toute la production de luxe, haut et moyen de gamme se trouve ici (sacs, petite maroquinerie et ceintures). Les exportations du pays avoisinent le milliard d’euros en valeur.

Comment avez-vous bâti Movex ?

Ce centre technique a près de 11 ans. Nous sommes partis de rien, sans bâtiment, ni machines. Au cours des deux premières années, nous avons monté le projet, réuni les différentes administrations et entreprises, levé des fonds auprès de l’état fédéral et régional pour construire ces buildings avec l’aide de l’Europe aussi. Il nous a fallu deux autres années pour achever les lieux. Au final nous sommes opérationnels depuis 7 ans. Nous avons investi dans des machines qui fonctionnent sur différents matériaux parce que la tendance était au mix entre le cuir et le bois, le cristal, le textile…Nous louons des espaces aux entreprises ou créateurs qui peuvent rester en résidence un jour ou une semaine pour faire leur mise au point, recevoir leurs fournisseurs…Nous louons également les machines à des tarifs préférentiels, sur forfait en autonomie ou accompagnement de notre support technique. Ana Collado, qui travaille ici, oriente les créateurs souvent issus du domaine textile.

Notre service de consulting peut aller d’une prise d’information simple à propos des fabricants au dessin d’une collection. Les entreprises sont très concentrées dans le périmètre de la vieille ville mais elles n’ouvrent pas leurs portes comme cela, donc on essaie d’aider les designers dans leurs premières démarches. Après, ils contractent directement avec elles mais on peut leur faire des rapports de suivi pour les informer de ce qui va ou ne va pas. Quand on est une petite ou nouvelle entreprise c’est important de s’assurer que tout se passe bien, de vérifier le niveau de qualité chaque semaine.

Vous jouez un rôle important au niveau de la formation, qu’en est-il ?

Nous avons par le passé organisé un master avec la Fondation Loewe et l’Université de Madrid. En septembre, nous initions un nouveau partenariat avec l’IFM (Institut Français de la Mode) à Paris et recevons les étudiants en maroquinerie pour deux semaines de pratique cet été. Nous sommes également partenaires du Flanders Fashion Institute et d’Ecal, école d’art et de design helvétique. Nous leur dispensons des cours et leurs élèves viennent ici en immersion pour développer leur projet et prototypes.

Aussi nous partageons notre expertise avec le cluster de Florence, qui compte de nombreuses unités de production de maroquinerie et tanneries. Nous sommes en contact permanent avec le cluster de tanneries de Barcelone pour transmettre les informations sur les différents types de cuir et finitions, nous organisons des séminaires entreprises… Nous suivons de près l’évolution du marché du luxe grâce aux rapports émis par le Comité Colbert. In fine, nous nous efforçons de dynamiser l’industrie ici à Ubrique.

À propos d’Ana Collado

Elle conseille les créateurs pour mener à bien leurs projets au sein de Movex. Formée en design et production d’accessoires en cuir ainsi qu’en marketing et communication, c’est tout naturellement qu’Ana développe en parallèle sa propre collection, manufacturée à Ubrique bien sûr ! Valorisant l’artisanat, les savoir-faire et la production locale, elle espère pouvoir présenter prochainement ses créations à Paris ou Milan. Les sacs allient formes épures et design d’avant-garde, tel le sac seau à la délicate blancheur, confectionné dans un cuir nappa protégé de chez Riba Guixà, épousant une forme complexe développée grâce à l’impression 3D.

Rédaction Juliette Sebille
Photos © Corinne Jamet

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