Riba Guixà, fine fleur du cuir d’agneau Entrefino

Riba Guixa mégisserie
Riba Guixà a investi dans une nouvelle usine, plus moderne, au début des années 2000 pour abriter ses activités de mégisserie.

C’est une mégisserie d’exception, comme on n’en trouve plus beaucoup, LA référence dans le tannage et la teinture de peaux d’agneaux Entrefino, race endémique de la péninsule ibérique. Entrée dans le capital du groupe LVMH, partenaire de longue date, cette entreprise catalane créée dans les années 30, dirigée par la quatrième génération familiale, conserve toute son âme.

Surmontant la salle des foulons, immense avec son plafond cathédrale, le tableau de San Agustìn, patron des tanneurs, veille, tel un ex voto. Bien entendu, transfigurer des peaux en cuir n’est pas l’œuvre du Saint-Esprit mais bien d’une armada d’artisans. Dans ce parcours immersif à la découverte des secrets de fabrication du cuir nappa, l’un des plus prisés pour la confection de maroquinerie et vêtements de luxe, Lluis Balsells Cruaňas, Export Manager, est notre guide.

¡ Bienvenidos a Riba Guixà !

Mégisserie Riba Guixà
Chaque année, plus d’un million de peaux d’ovins, agneau Entrefino en tête, sont transformées par la mégisserie Riba Guixà.

Une histoire de famille

Le voyage commence fin août à l’occasion du salon ACLE Shanghaï, puis tour à tour aux salons parisien Première Vision Leather et milanais Lineapelle, avant d’atterrir à Barcelone.
Direction Montornès del Vallès, petite commune peuplée de pins parasols, au Nord de la capitale catalane, à quelques encablures des stations balnéaires de la Costa Brava.
Nous arrivons devant un bâtiment à l’architecture industrielle, habillé de grandes verrières et d’une enseigne métallique du nom de Riba Guixà. Abritant les activités de tannage depuis le début du millénaire, il faut remonter aux années 30, pour retracer l’histoire de la mégisserie familiale, qui en près d’un siècle, a bien évolué, investi et déménagé plusieurs fois.

Tout a commencé à Igualada, un petit village à une heure de là, sous l’impulsion de l’arrière-grand-père du dirigeant actuel, Carlos Riba Antò. Secondé de ses deux frères Kiko, Directeur Commercial et Joan, Directeur Technique, il nous accueille de bon matin en blouse blanche avant de tenir leur réunion journalière. Lluis, son beau-frère prend le relai. Entre eux, l’alchimie opère.

Au centre, Carlos Riba Antò, dirigeant issu de la quatrième génération de l’entreprise familiale, entouré de ses deux frères. À gauche, Kiko, Directeur Commercial et à droite Joan, Directeur Technique.

Intégration verticale pour une production traçable

Dans la salle des machines, les foulons tournent à plein régime. Les plus grands tonneaux peuvent contenir jusqu’à 2500 peaux pour un cycle de 16 à 18 heures. Mais lorsqu’on l’interroge sur le nombre d’étapes de fabrication du cuir, entre procédés chimique et physique – le métier demeure très manuel – notre hôte s’exclame « les procédés sont incroyables ! ».
Et traçables.
Car avant leur arrivée à la mégisserie, les peaux brutes d’agneaux Entrefino sont passées au peigne fin. La société de négoce Penades, fait une première sélection des peaux sorties de l’abattoir avant de les confier à Adobinve, dont l’activité repose sur le travail de rivière à façon. À ce stade, « ils arrivent déjà à détecter des grains, des défauts, ou écarter une peau d’agneau Mérinos qui se serait glissée entre les peaux d’Entrefino ». Dans ce long cycle de fabrication en intégration verticale, c’est tout une chaîne de valeurs qui s’est mise en place pour sécuriser l’approvisionnement. En décembre 2015, la holding familiale RGMA, détenant des participations dans chacune des trois entreprises, de l’achat des peaux au finissage, a ouvert son capital au Groupe LVMH. Un rapprochement vertueux sinon vital, dont nous avons pu échanger avec Carlos Riba Antò, lors d’une interview exclusive.

Pas de droit à l’erreur : des peaux triées sur le volet

Deux à trois fois par semaine, les camions livrent de nouvelles peaux, wet-blue, qui constitueront le stock de la mégisserie, du 1er au 6ème choix. Sur les « caballete », ces chevalets de bois traditionnels, les peaux s’amoncèlent en lots. Les premiers choix, fines fleurs du cuir Entrefino, essentiellement destinés à la maroquinerie ou au prêt-à-porter de luxe, peuvent se valoriser à hauteur de 150€ le m². Les bas choix seront revendus en l’état ou « crust teintés », équivalent du wet-blue mais sec, qui permet dans certains cas de favoriser la mise en couleur. Restera à la charge du client, d’y apporter la finition voulue, plus ou moins pigmentée, grainée…Au final, il n’est pas rare qu’une peau ait été triée près de cinq fois. La taille, l’épaisseur, les défauts rentrent en compte pour une sélection très stricte et composer au mieux avec les destinations produits des commandes. Sans cela, la mégisserie s’expose à un rejet final du client qui aurait engendré un coût et temps de production pesant dans les comptes. Chaque lot s’accompagne alors d’une fiche de suivi, incluant toutes les étapes de production, la destination produit, le client, la couleur, et le numéro de fabrication.

Processus de fabrication
Chaque opération est suivie sur code barre afin de tracer le processus de fabrication en temps réel et sauvegardé dans le système d’information interne, réalisé sur-mesure. Ces fiches sont également remplies à la main par les salariés afin de les responsabiliser dans le contrôle.

En voir de toutes les couleurs

Dans le laboratoire, ces fiches de production sont soigneusement rangées dans des semainiers avec un échantillon à la clé. Tout est bien sûr digitalisé, mais rien ne remplace un œil aiguisé pour observer le rendu couleur, sous la lumière d’une cabine, dont l’intensité est réglée de la même manière chez le client. Mais ce sont les grandes maisons qui donnent le ton, en communiquant les fameux « masters », de chaque coloris validé, à tous leurs fournisseurs pour les mettre au diapason.

Alors « nous faisons une réunion quotidienne de 8h30 à 9h15 avec l’équipe technique, production et vente. 6 peaux, extraites de chaque teinture effectuée la veille, sont passées au crible afin d’y apporter les ajustements nécessaires. Car la plus grande problématique que nous avons aujourd’hui est de gérer les petites quantités que nous devons faire par coloris. Parfois nous avons des commandes de peaux destinées à de la confection de vêtements, déclinées dans pas moins de 18 couleurs, pour des petites quantités de 24 à 36 peaux chacune. Tout cela dans un délai de 3 semaines ». Et entre deux couleurs, foulons et machines de finissages doivent être intégralement lavés. Pour pallier, l’entreprise a alors recours à des petits tonneaux, y teste les formules, surtout pendant la période des collections et défilés. « On y met de 6 à 12 peaux. D’autres peuvent recevoir jusqu’à 80 peaux. »

Test couleur
Test couleur sur un échantillon de cuir, réalisé au laboratoire.
Vérification des peaux
Chaque jour, dirigeants et techniciens se réunissent pour passer au crible les peaux tannées la veille.

Et comme la mégisserie travaille beaucoup d’articles de finition aniline, c’est-à-dire avec le moins possible de traitement de surface, la couleur se doit d’être au plus juste du cahier des charges. Pour obtenir une teinte homogène, le graal de la plupart des clients, les peaux sont essorées puis plongées des heures durant dans des bains de composants en provenance de multinationales telles que Stahl, en conformité avec Reach, la certification de base incontournable, qui régit le marché des produits chimiques. Puis elles sont nourries avec des graisses pour jouer sur leur souplesse et résistance à l’eau. D’autres cuirs, destinés à être tressés par exemple, exigent davantage de finitions pour bien fixer l’uniformité de la couleur. Alors sans cesse, le tanneur jongle avec les nuances, trouve des astuces – teinter plutôt un peu plus clair, il sera plus aisé de foncer la matière dans un deuxième temps – afin d’éviter les finissages trop chargés, qui ne seraient plus conformes à la commande ou –encore produire un peu plus de quantités, anticipant d’éventuels écarts de couleurs.

Contrôle qualité ultra exigeant en matière d’exception

Semaine de livraison, client, article, numéro de couleur, finition, épaisseur et observations…Chaque opération est suivie sur code barre afin de tracer le processus de fabrication en temps réel et sauvegardée dans le système d’information interne, réalisé sur-mesure. Ces fiches sont également remplies à la main par les salariés afin de les responsabiliser dans le contrôle. Quant aux tests produits – humidité, sueur, sécheresse…- ils sont faits dans des laboratoires en Italie ou en France, qui sont eux-mêmes contrôlés. Un processus chronophage et coûteux, qui mobilise les forces de la société mais la démarque de la concurrence internationale auprès des grandes maisons de luxe, dont le niveau d’exigence est de plus en plus strict, tant en matière de produits que de normes environnementales et sociétales. « Certains clients viennent faire la réception des commandes chez nous et c’est préférable parce que s’il y a un problème nous pouvons le solutionner de suite. Cela évite les allers-retours, le transport des peaux et une perte de temps précieux sur le délai de livraison. » Et sur la question environnementale, la société a installé sur le site sa propre station d’épuration, régulièrement contrôlée par l’État Catalan. Un investissement payant, qui permet de nettoyer les eaux au préalable avant qu’elles ne soient traitées par la station d’épuration collective de la ville, qui taxe plus ou moins les sociétés, selon le niveau de pureté des effluents.

Du cuir nappa à la « nappalisation »

Si l’exigence client a du bon, les produits puristes, sans finitions, ont tendance à se raréfier, car trop fragiles à l’usage. Ainsi pour satisfaire la demande, la mégisserie décline cinq types de finitions nappa, à partir de peaux d’agneau Entrefino, en plusieurs variations d’épaisseurs, s’adaptant aux marchés du vêtement, de la chaussure, maroquinerie et ganterie.

Proche de l’agneau plongé, ce cuir pleine fleur, lisse, très fin et d’une grande souplesse, teinté dans la masse, est cependant plus résistant, grâce à un traitement en surface. Le plus pur des cuirs nappa, ne présentant aucun défaut, se réserve à la finition aniline, avec pour seule base un colorant transparent car très dilué dans l’eau. Plus délicat que la version semi-aniline ou pigmentée, recevant une couche de pigments et pellicule de protection, certains clients demandent une petite touche de laque pour fixer la teinte et sa résistance au frottement.

Reste à distinguer les deux versions poncées de l’agneau. Côté fleur, le nappa nubuck exige une peau brute sans défaut, de qualité supérieure au nappa velours, poncé côté chair. Les techniciens de la mégisserie vont même jusqu’à employer le terme de « nappalisation », pour désigner dans leur jargon, les cuirs nappa travaillés de manière à être réversibles, comme on en voit sur les sacs ou vêtements sans doublure.

De la beauté aux petits soins

Sorties du bain, les peaux, teintes et nourries, sont séchées à l’air libre, accrochées à un câble convoyeur qui serpente du sol au plafond de l’usine ; ou délicatement posées l’une contre l’autre sur un plateau ventilé et chauffé tournoyant comme une chenille, selon le rendu couleur voulu. Puis, dans la salle de finissage, les peaux sont apprêtées une à une. La méthode ressemble à s’y méprendre à celle d’un institut de beauté. Ici, l’équipe est aux petits soins. Et l’appréciation personnelle prime pour manier les machines des Barnini et autres Cartigliano. L’embellie consiste à ouvrir les pores de la peau, affiner son grain, l’étirer pour lui donner de la souplesse, la refendre pour l’affiner, la repasser pour l’aplatir, la laquer pour fixer sa teinte, la colorer au spray, la nourrir pour la faire briller…

Accrochées à un câble convoyeur qui serpente du sol au plafond de l’usine, certaines peaux sèchent à l’air libre.
Délicatement posées l’une contre l’autre sur un plateau ventilé et chauffé tournoyant comme une chenille, d’autres peaux exigent cette méthode selon le rendu couleur voulu.

Demain les cuirs de Riba Guixà sublimeront les collections des plus grandes maisons de luxe. Dans les prochaines années, la mégisserie devra passer par d’autres investissements structurels et financiers, embrasser le futur de l’industrie qui « va vivre une révolution » prévient Carlos Riba Antò, prêt à relever les défis environnementaux, sociaux et éthiques de son cœur d’activité – consultez l’interview exclusive.

Demain se prépare aujourd’hui.

Données clés de l’entreprise 

Volume de production : 1 million de peaux / an, plus grosse mégisserie espagnole d’agneau entrefino.
Répartition géographique du chiffre d’affaires : 80% à l’export.
Répartition du chiffre d’affaires par destination produit : 50% prêt-à-porter, 50% maroquinerie.
Chiffre d’affaires : 24 millions d’euros.
Effectifs : 120 personnes.
Références clients : Groupe LVMH, Groupe Hermès, Groupe Kering.
Politique de prix : Pour les premiers choix, comptez 90-150 € au m² et les seconds choix, de 25-65 € au m² selon les caractéristiques des articles.

Rédaction Juliette Sebille
Photos © Corinne Jamet

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Les Portes du Cuir : 27-29 Sept.19

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