Cuir de Russie : de la matière à l’odeur, décryptage d’une note mythique

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Eau de parfum Cuir de Russie, collection Les Exclusifs de Chanel.

Depuis le XVIe siècle, en passant par les années 1920 et encore aujourd’hui, l’histoire du parfum en France est étroitement liée à celle du cuir. Odeur unique, le cuir de Russie a marqué les esprits et ouvert le champ des possibles.
En 1920, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, cousin du Tsar Nicolas II, s’exile de Russie à Paris. Il fait la connaissance de Gabrielle Chanel et lui présente le parfumeur Ernest Beaux, né à Moscou. Cette rencontre est à l’origine de l’influence russe dans les créations de la maison parisienne qui se parent de broderies slaves et dorées. Le parfumeur, déjà renommé, devient alors son nez attitré et créé le N°5 de Chanel. Suivra le N°22 et, pour accompagner la nouvelle passion russe de Mademoiselle, Ernest Beaux imagine un jus à part. Incarné par le bois de bouleau, une écorce utilisée pour tanner et assouplir le cuir des bottes des soldats russes, il donne naissance à un parfum mythique.

Odeur de cuir pour ces dames

Baptisé Cuir de Russie, le nouveau jus de Chanel, qui sort en 1924, est une révolution en parfumerie. De fait, jusqu’alors portée par les hommes (Guerlain et Roger & Gallet en ont chacun à leur catalogue dans les années 1870), l’odeur de cuir et de volutes de tabac blond est associée à des notes de jasmin, ylang-ylang et ciste labdanum. Le parfum est une splendeur fauve, animale et racée d’où s’échappent des senteurs mystérieuses. « Il faut resituer le contexte pour saisir toute l’innovation de ce parfum », explique Aurélie Dematons, fondatrice de l’agence en conseils et création de parfums Le Musc & la Plume. « Nous sommes alors dans les Années folles, après la première guerre mondiale, Paris connaît dix années d’effervescence (de 1920 à 1929) et de libération totale. Les femmes se coupent les cheveux, se mettent à conduire ou à fumer et ont pris goût à une certaine indépendance ayant assumé seules les tâches du quotidien pendant cinq ans. Avec Cuir de Russie, Ernest Beaux livre une belle histoire autour de la complexité du cuir qui est, au départ, une odeur sombre, sévère, virile. »

Matière de légende

De fait, derrière ces notes aldéhydées et florales opulentes, c’est tout un voyage imaginaire entre Paris et Saint-Pétersbourg, hommage à une époque révolue, à un monde disparu, qui est raconté. « Le nom exotique de Cuir de Russie, évocation d’un cuir imperméabilisé au goudron de boulot, une méthode traditionnellement employée par les soldats russes, a longtemps vu  sa fabrication rester mystérieuse », souligne Yohan Cervi pour BDK Parfums, également critique de parfum, auteur et conférencier. Un cuir exceptionnel qui a de tout temps fasciné. Utilisé pour les bottes des cavaliers mais aussi pour relier des livres rares, ce cuir impérial est surtout indissociable de la cour des Tsars. Il faut dire que ses qualités sont exceptionnelles : résistant, imputrescible et capable de repousser les insectes ; visuellement, il a aussi du caractère. « Le Cuir de Russie était, comme son nom l’indique, fabriqué en Russie, à partir de peaux de bovidés dont le tannage était végétal à base d’écorces d’essences d’arbres endémiques. Disparu à la Révolution Russe, il était, et est encore, considéré comme la quintessence du cuir. Son odeur goudronnée mais suave, son grain atypique, lui confèrent toute sa singularité », rappelle Élise Blouet, restauratrice de cuir qui a co-écrit le livre Cuir de Russie, mémoire du tan aux éditions Monelle Hayot. Tandis que la légende veut que la création du cuir de Russie soit le fait du hasard : un cosaque chevauchant dans les steppes aurait frotté ses bottes contre l’écorce des bouleaux et les aurait ainsi imperméabilisées. Le cuir de Russie était né.
Associé à l’époque des Tsars, celui-ci avait pourtant disparu au fil du temps et ses secrets de fabrication avec lui. En 2018, après six ans de recherches menées par Élise Blouet et Andrew Parr, un tanneur anglais avec l’expertise d’artisans et de Marc Stoltz de la maison Hermès, ce cuir d’exception renaît.

Une famille olfactive

En France, si le cuir a toujours fait partie de  l’histoire de la parfumerie, le cuir de Russie tient une place à part. « L’histoire du parfum en France est étroitement liée à celle du cuir », rappelle Yohan Cervi pour BDK Parfums. « Sous la Renaissance, au XVIe siècle, Catherine de Médicis introduit la mode des gants parfumés. La ville de Grasse, centre de tannerie réputé, développe alors la culture des essences destinées à parfumer les cuirs les plus nobles. Les gantiers parfumeurs ayant appris, selon une méthode orientale ancestrale, à tremper les peaux dans des bains de senteurs, concurrencent progressivement les apothicaires. En parfumerie, les cuirs constituent alors une famille olfactive bien à part, se démarquant par l’emploi de notes fumées, boisées, goudronneuses et qui évoquent la matière animale tannée, par association de matières premières naturelles (styrax, bouleau, cade, absolue tabac, castoréum) et synthétiques (Isobutyl quinoléine, suederal…). » Dans cette grande famille des cuirs, le cuir de Russie reste à part. « Il est clairement une référence dans l’univers de la parfumerie et surtout a ouvert la famille des cuirs », confirme Aurélie Dematons. « L’arbre, le cuir, comme le nom, tout a contribué à créer cette aura. C’est cette base d’antan qui aujourd’hui encore nourrit de nombreuses bases. Si de nos jours le process est transformé, car désormais tout est plus réglementé en parfumerie, en France nous avons une affinité particulière avec le cuir due à notre histoire. »

Des héritiers d’une noble lignée

Ainsi, en parfumerie, il y aura bien un « avant » et un « après » Cuir de Russie par Chanel. « Le parfum sera suivi de Scandal de Lanvin (1933) ou Cuir de Lancôme (1939). Les cuirs sont alors l’apparat des dandys et de l’élite artistique et intellectuelle de l’entre-deux guerres », confirme Yohan Cervi pour BDK Parfums. « En 1944, Robert Piguet évoque l’aura dramatique du film noir Hollywoodien avec Bandit, une création surdosée en isobutyl quinoléine, aux relents de goudron et de végétal écrasé. Dans les années 1950 et 1960, les chypres-cuirs tels que Doblis d’Hermès, Jolie Madame de Balmain ou Diorling de Christian Dior, marient les notes florales (violette, jasmin, rose) aux accents plus sombres du cuir, du patchouli et de la mousse de chêne, pour une féminité élégante, puissante et racée. Dans les années 1970 et 1980, la note cuir se cantonne quasi exclusivement au registre masculin, mêlée à des notes aromatiques et boisées puissantes, exprimant une virilité exacerbée, comme dans Antaeus de Chanel, Kouros d’Yves Saint Laurent, Jules de Christian Dior, ou Bel Ami d’Hermès. Puis les cuirs tomberont en désuétude pendant plus de dix ans, avant de renaître peu à peu, au début du XXIe siècle, au sein de la parfumerie confidentielle, dite de niche, alors en plein essor. » Le genre se popularise ensuite et les parfumeurs explorent alors de nouvelles matières et des accords inédits. « Aujourd’hui, les cuirs se font tantôt daim, tendres et ronds (Cuir Beluga de Guerlain, Cuir d’Ange d’Hermès), fruités (Tuscan Leather de Tom Ford) ou très bruts et fumés (Bois d’Ascèse de Naomi Goodsir), voire « oudés » (Leather Oud de Christian Dior), » conclut Yohan Cervi. Les cuirs n’ont pas fini de troubler les sens …

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Sac baguette Fendi en édition limitée taillé dans un cuir parfumé et parfum Fendi Frenesia en collaboration avec le nez Francis Kurkdjian.

Un sac au cuir parfumé

Fendi sort une édition limitée de son sac Baguette. Innovant, celui-ci est taillé dans un cuir parfumé en collaboration avec le nez Francis Kurkdjian. À l’occasion du dernier salon international Design Miami, la griffe italienne a présenté son emblématique it-bag en version ultra limitée (vingt exemplaires dont dix sacs pour femme et dix pour homme). Fruit d’une collaboration avec le parfumeur français (dont la marque est, comme Fendi, dans le giron du groupe LVMH), le sac a nécessité une méthode unique pour que le cuir grainé Cuoio Romano reste parfumé durant trois ans. Un brevet, mis au point par Francis Kurkdjian qui a humé l’esprit et les ateliers de la griffe romaine pour imaginer une odeur de cuir doux, rond, souple et unisexe enveloppé de muscs et d’absolu d’iris. Et pour distinguer de loin ce sac odorant, l’artiste photographe Christelle Boulé a mis au point une technique permettant de capter visuellement « l’âme du parfum ». Quelques gouttes sont déposées sur du papier photo argentique pour donner naissance, au moment du développement, à une image de l’odeur. Imprimée sur le cuir jaune du sac, la photo de cette essence a donné naissance au nom du parfum : Fendi Frenesia.

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Rédaction Céline Vautard

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