Charlotte Sauvat pave la voie
à l’édition de souliers
et plus si affinités

portrait-Charlotte Sauvat Ligne Numerotee
Charlotte Sauvat a travaillé à la création et production des souliers Michel Vivien, Isabel Marant et Balmain, entre autres, avant de lancer son concept La Ligne Numérotée qu’elle envisage à la manière d’une maison d’édition de chaussures et autres objets en petite série.

Après avoir accompagné Michel Vivien, Isabel Marant, Olivier RousteingCharlotte Sauvat a troqué sa vie de free-lance à Paris pour ouvrir un nouveau chapitre autour de la création de chaussures. C’est depuis son atelier aux portes de la Bourgogne qu’elle nous a livré, à travers son expérience, une lecture personnelle et profonde de son activité. En pleine crise sanitaire, elle a mis les pieds à l’étrier et co-édité les premières pièces de La Ligne Numérotée. Et nous a raconté le prélude d’une histoire de séries limitées dans laquelle souliers tutoient vanneries, textiles ou céramiques. Une curation qui s’opère au fil des liens qu’elle tisse avec ces métiers complémentaires, comme autant de cimaises de son nouveau concept d’édition.

Charlotte, parlez-nous de vos débuts.

J’ai grandi en Eure-et-Loir, à côté du Perche. Je ne me destinais pas vraiment à des études graphiques, je voulais faire de l’anthropologie. Pour autant, j’ai évolué dans un univers porté sur les arts plastiques. Mon père était sculpteur, professeur aux Beaux-Arts dès l’âge de 19 ans. Sa mère elle-même était passée par les Arts Déco à l’époque. Finalement, je suis partie à Paris à 17 ans pour y faire des études d’art graphique puis de l’impression textile et sérigraphie à l’ENSAAMAOlivier de Serres. Bien que très spécialisée, cette formation m’a amenée à travailler le volume. C’est au cours de cette période que j’ai effectué un stage chez Michel Vivien, qui s’est soldé par un emploi. Voilà que j’étais immergée dans ce métier et milieu que je découvrais intégralement.

Qu’avez-vous appris auprès de Michel Vivien et Isabel Marant ?

Michel m’a tout appris. J’ai eu cette chance de rentrer par la petite porte, j’ai joué les mannequins pieds, je me suis occupée des commandes, de la production, je réalisais les maquettes de talons, de formes, je dessinais… je suis partie en Italie chez les fabricants alors que je savais à peine parler italien. Avec Michel, j’ai abordé la mode à travers le prisme technique, il perçoit l’objet d’abord par son utilité (chausser la femme sans la blesser, faire une chaussure qui doit durer) tout en étant élégant et sexy mais pas « fashion » et je le rejoins totalement. Chez Isabel Marant, je me suis plongée dans le grand bain ! J’arrivais dans une maison qui n’avait pas encore explosé mais qui était en plein développement. En revanche, il n’y avait pas de département accessoires dédié donc il a fallu le mettre en place. Isabel pense produit, construit des silhouettes dans lesquelles on se sent bien. C’est une visionnaire dotée d’une forte capacité de travail, qui connaît un immense succès. En cinq ans, nous sommes passés de 3 000 paires à 300 000 paires c’est énorme ! J’étais en relation avec seize usines, suivais la collection, la production, les défilés…

Charlotte Sauvat designer chaussure
Charlotte Sauvat a cofondé La Ligne Numérotée avec Françoise Misiraca (ex. Balmain) pour offrir des chaussures authentiques, indémodables et portables fabriquées en Italie à partir de textiles et cuir, en partenariat avec des fournisseurs de qualité et artisans qualifiés.

Comment est né votre projet ?

C’est lors de ma collaboration avec Balmain que j’ai rencontré Françoise Misiraca (NDLR – ex responsable de l’homme chez Balmain) avec qui je me suis associée pour fonder La Ligne Numérotée. Un an avant de quitter l’entreprise, je passais une semaine en Italie et une semaine à Paris, je ne voyais plus ma famille. J’ai trois enfants et avais choisi de partir en province. Mon mari est sculpteur, il a son atelier dans la maison et j’ai le mien, nous cherchions à gagner en espace. Sans cela, plus rien n’avait de sens. Je me posais déjà beaucoup de questions quant à la situation actuelle environnementale et sociale, cette quête effrénée de la nouveauté, cette course au profit qui va à l’encontre de ce que j’aime dans notre métier. Travailler avec des artisans d’exception, oui mais à condition qu’on leur laisse le temps de travailler ! J’ai eu envie de me confronter à autre chose qui me ressemble. J’ai mis les mains dans la terre grâce à la céramique, j’ai pratiqué la vannerie et à terme j’aimerais injecter des créations autres que des chaussures dans La Ligne Numérotée. Avec Françoise, on accroche bien humainement et on se complète professionnellement. Elle adore les challenges alors que moi je ne suis pas du tout entreprenante. Mon parcours est jalonné de rencontres qui m’ont forgée au fil des années, bien plus que mon C.V. Nous sommes finalement très peu nombreux dans la chaussure donc très sollicités par les grandes marques de luxe mais j’ai privilégié les expériences humaines comme celle que j’ai connue avec Françoise. Naturellement, nous avons commencé avec la chaussure parce que c’est mon savoir-faire ce que je sais faire de mieux mais dans l’idée j’aimerais pouvoir proposer du tissu, de la céramique, des objets utilitaires, du prêt-à-porter parce que je n’arrive pas à être mono produit, j’ai toujours exploré d’autres domaines.

Parlez-nous de vos territoires d’exploration.

Mon père est sculpteur (NDLR – Jean-Louis Sauvat) et sa deuxième passion ce sont les chevaux, il travaille avec Bartabas, illustre les carrés de soie et plaids en cachemire d’Hermès. Mon mari est plutôt sculpteur dinandier sur métal. Moi je suis passée d’études de sérigraphie, d’impression textile à la chaussure. Je cherche à mettre en perspectives le volume, la matière, la couleur, chacun de ces territoires. Et la céramique s’y prête, à cela près que j’étais obligée de définir mon volume pour créer, de manière complètement indépendante alors que dans la chaussure chaque corps de métier apporte sa pierre à l’édifice. Pendant dix-sept ans j’ai incarné la vision des marques, j’ai travaillé avec des contraintes et quelque part joui d’une certaine facilité parce qu’elles m’ont guidée. La céramique est un exercice complexe pour moi, je me suis retrouvée face à une feuille blanche à essayer de traduire ce que j’avais envie de dire en tant qu’artisan. Dans mon atelier, c’est un peu ce que j’avais fui par peur de ne pas exprimer quelque chose d’assez significatif.

Sandale n°005 La Ligne Numérotée en cuir de veau à tannage végétal, chèvre velours et toile de lin enduit, made in Italy.

Qu’est-ce qui différencie votre concept ?

Aujourd’hui les valeurs des marques émergentes se ressemblent : petite entité, matières propres, luxe… Avec Françoise tout ce qui est écoresponsable est intrinsèque à notre personnalité, naturel et nous n’avons pas besoin de le revendiquer. Le produit joue très bien ce rôle d’étendard, avec une matière première telle que le cuir que l’on recycle. Nous nous positionnons sur des produits de qualité, conçus pour durer en rupture avec le système de collections qui reviennent deux à huit fois par an pour certains. Je prends le temps d’aboutir à un objet juste et posé, de travailler main dans la main avec une manufacture familiale toscane que je pratique depuis des années, en qui j’ai une confiance absolue. J’aimerais offrir des chaussures authentiques, indémodables et portables tout en repoussant les limites de l’industrialisation, travaillant avec des artisans. Nous proposons trois formes, allons les enrichir de deux nouveaux galbes de sandales et pourquoi pas partir sur un esprit un peu plus vif et éclatant, je ne m’interdis rien.

Comment définiriez-vous votre approche ?

J’obéis à la matière et la contrainte de ce qu’une chaussure implique. À l’instar de la bottine n°002 non doublée, façonnée dans un veau velours d’une très belle qualité, extrêmement fin, qui est un véritable bonheur à porter ! On a l’impression de glisser sa main dans un gant quand on l’enfile. La matière est valorisée à son paroxysme dans des lignes les plus justes et simples possible. Personnellement, j’adore marcher pieds nus et il me semble que les chaussures doivent pouvoir se faire oublier. La sandale n°001 rempli cette caractéristique sans sacrifier l’élégance.

Charlotte Sauvat s’est installée à la lisière de la forêt d’Othe en Vallée de L’Yonne. C’est là qu’elle explore la céramique, la vannerie et conçoit les souliers de La Ligne Numérotée.

Quels sont vos matériaux de prédilection ?

Je crois que si je pouvais faire toutes mes chaussures en tissu je le ferais mais c’est vrai que le cuir s’y prête tellement bien. J’adore le textile et les talons en bois, j’en dessine les contours et me sers de mes propres râpes. Je façonne mes formes, comme Michel m’a recommandé, ainsi le fabricant n’a pas à tâtonner. Côté cuir, j’affectionne particulièrement le veau velours et le veau tanné végétal qui peuvent s’utiliser bruts. Je suis de près mon amie Emilie Jeannin qui a fondé un abattoir mobile dans le dessein de pouvoir fournir aussi les peaux à terme. Pour l’heure, je recours aux stocks dormants des usines, je fais ma sélection et conditionne la production en fonction. Nous nous fournissons par ailleurs chez Charvet, acteur français de l’ameublement, car le lin coche toutes les cases en matière de durabilité.  

Quelles sont les prochaines étapes de votre projet ?

Récemment nous nous sommes rendues chez La Maille au Personnel dans la région de Toulouse. Cette usine a été reprise par ses salariés et forme un collectif sans patron. Je n’avais jamais vu cela ! Nous avons très envie de travailler avec elles et de faire vivre La Ligne Numérotée comme une expérience. C’est comme cela que j’envisage le travail !

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Rédaction Juliette Sebille

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