Le créateur de mode et artiste textile a fait de l’ancienne cité industrielle du cuir son écrin pour son premier défilé de mode et son exposition « Echoes of Synthesis », à la Maison des Métiers du Cuir.
Une déambulation dans Graulhet sème des indices. Ici et là surgissent ces bâtiments qui détonnent : de belles structures à trois niveaux. Pierre, brique et bois – vestiges des grands séchoirs – témoignent du glorieux passé du cuir. Une centaine de friches imposantes, aujourd’hui reconverties. À l’image de la Maison des Métiers du Cuir ou encore des futurs Ateliers Fourès, maroquiniers au bord du Dadou, en plein cœur de la ville.
Adrien Abba, lui aussi, a investi l’un de ces lieux de mémoire, et non des moindres : le Château de la Rigaudié. Ancienne demeure de Marius Chabbal, industriel mégissier qui fit fortune en Argentine – pays producteur de peaux – avant de léguer son château à la Fondation des Mégissiers de Graulhet. C’est là que siégea la Chambre Syndicale des Patrons Mégissiers de 1949 à 2020. Une association perpétuant aujourd’hui encore ce savoir-faire ancestral tourné vers l’avenir.
Lorsque le Château fut mis en vente en 2019, les parents d’Adrien Abba l’ont racheté. « Un coup de cœur », raconte-t-il. Un retour vers le sud où il a grandi et appris très tôt la construction du vêtement, à Fos-sur-Mer près de Marseille, avant onze années parisiennes consacrées au design mode à LISAA, école d’arts appliqués, puis au travail dans la mode en atelier. Il rejoint l’aventure familiale, ses parents cherchant alors un lieu « pour faire de l’événementiel ». Aujourd’hui, il préside l’Association de Protection & Sauvegarde du Château de la Rigaudié, dédiée à sa rénovation. C’est dans ce lieu de mémoire où il vit qu’il a installé son atelier et sa marque de mode éponyme « liés à tout cet artisanat du futur du cuir. Ce lieu m’a vraiment offert une bulle de création, l’espace où j’ai pu imaginer et structurer ma marque. L’histoire de la ville, le cuir, la confection : c’est ce qui est à l’origine de mon projet de défilé et d’exposition », souligne-t-il. C’est seul qu’il réalise toutes ses pièces. Pour celui qui avait « très peu travaillé le cuir à l’époque », mais qui détient une formation de fourreur, Graulhet fut une révélation !
« C’est vraiment en commençant à m’intéresser à ce qui se passait ici, à rencontrer des gens, à faire le tour des tanneries et mégisseries que je me suis rapproché du cuir. » Il a visité des entreprises pendant « Graulhet, le cuir dans la peau », l’événement annuel des portes ouvertes du bassin graulhetois. « Découvrir les coulisses de la confection était magnifique, ce sont des gens passionnés qui adorent leur travail, qui adorent la matière, ce qui m’a donné envie d’inclure le cuir dans mes créations ».
Il évoque sa rencontre avec les gérants de Vidal Sport, dernière entreprise à créer des combinaisons de motos sur mesure. Un travail « extraordinaire. J’adore l’esthétique de ces combinaisons, ce côté un peu uniforme, un peu guerrier. Cela fait partie de mon univers ». Il a découvert avec intérêt la manière dont elles sont confectionnées, d’autant qu’il travaille lui aussi sur mesure, à la commande, en petites séries. Admiratif de cette pépite locale qui perdure, il garde de cette rencontre « un souvenir très fort ».
Autre pépite : Cuir en Stock, entreprise familiale depuis six générations, où Adrien Abba se fournit en peaux. Il y puise sa matière qu’il transforme en alchimiste : fusionner le cuir avec le tissu pour créer un « vêtement hybride », né de la dualité entre matière vivante et matière textile. « Une évidence, insiste le créateur. Il fallait que j’inclue cette matière ancestrale dans mon travail, d’autant que mon univers est tourné vers une vision futuriste et idéaliste. »
Pour ce végétarien de longue date, travailler le cuir n’est en rien paradoxal, mais répond à une démarche écoresponsable : transformer un co-produit, un déchet, en création précieuse. Une histoire de mémoire, de temps long et de renouveau chère au créateur.
Son goût pour l’hybridation de la matière nourrit « Echoes of Synthesis », l’exposition qui s’est tenue du 11 octobre au 16 novembre 2025 à la Maison des Métiers du Cuir. Elle fait écho à sa démarche : explorer une autre métamorphose, celle de l’être humain. Une quête transcendantale qui aspire à exprimer des cycles de vie menant vers la lumière.
« Être soi est la plus belle chose que l’on puisse réaliser. » Ce message, au cœur de la marque éponyme du créateur de mode et de l’artiste textile résonne avec le destin de Graulhet : être sans renier son essence. Une intention proposée sous la forme d’un « parcours initiatique » à travers son exposition. Trois silhouettes sculpturales figurent trois actes : « La Genèse », « La Métamorphose » et « L’Ascension ». « Un parcours d’évolution personnelle avec ses cicatrices, ses traumas, pour transmettre un message spirituel », commente-t-il. C’est le cuir qui vient parer « comme un bijou » chaque silhouette. Le créateur l’a travaillé « comme des plaques d’apparat plutôt que comme un simple accessoire », en créant des formes qu’il impose par des pressions. « J’ai fusionné les pièces en cuir avec des drapés pour créer un effet enveloppant. » Une première proposition amenée à évoluer au fil de nouvelles scénographies, de nouvelles itinérances. Le défilé de mode, trois capsules et une quinzaine de silhouettes « de tout genre », a ouvert le projet. « L’idée était d’emmener le public à la découverte de mon travail : combinaisons transparentes, robes fluides, tailoring, manteaux, silhouettes tapis rouge », détaille le créateur. « J’ai voulu créer un fil rouge du défilé jusqu’à l’exposition où les pièces sont plus architecturales. Leur montrer mon travail, leur ouvrir mon univers. Que cela fasse sens pour eux aussi. » Les Graulhetois étaient au rendez-vous. « Des personnes sont venues les larmes aux yeux », raconte-t-il. L’émotion de ressentir leur ville transfigurée par l’art. « Des visiteurs m’ont dit leur joie de voir une installation aussi qualitative dans une petite ville comme Graulhet. Cette ville a un potentiel énorme, elle bouillonne », s’enthousiasme le créateur. Il cite L’uZine, nichée dans une ancienne mégisserie devenue un lieu de création bouillonnant qui crée du lien, parmi les initiatives témoignant de l’effervescence dans la ville. Et c’est peut-être là que réside la magie : sa quête spirituelle, exprimée à travers la métamorphose de la matière ancestrale et son hybridation avec le textile, fait écho au renouveau d’un lieu au passé glorieux. La belle endormie ouvre enfin les yeux.
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Rédaction Stéphanie Bui