Prospective : 8 tendances de fond dont il faudra tenir compte à l’horizon 2050 #1

Pour aider les entreprises à mieux se repérer dans un monde décidément complexe, Bpifrance Le Lab mise sur 8 “Megatrends” (tendances de fond) qui devraient toujours sous-tendre leur environnement à l’horizon 2050.
Dans cette première partie, Philippe Mutricy, Directeur des Études de Bpifrance, nous éclaire sur la façon dont la filière cuir peut s’approprier les quatre premières Megatrends.
Nous évoluons dans un monde Vuca – soit vulnérable, incertain, complexe et ambigu -. Mais il n’est pas interdit d’essayer de se projeter dans les décennies futures… Un exercice instructif auquel s’est attaqué Bpifrance Le Lab, au démarrage du Covid. Ce think tank a été mis en place par la banque publique d’investissement afin de défricher, pour les entreprises, des sujets complexes et leur donner des clés pour aller plus vite. Il a ainsi dégagé 8 “Megatrends” à l’horizon 2050. « Certes, ce choix n’est pas exhaustif, admet aujourd’hui Philippe Mutricy, et pourrait être élargi à des phénomènes plus récents comme les metaverses par exemple. » Il ajoute que ces Megatrends, plus ou moins présentes avant le Covid, ne vont pas surgir ex nihilo. La pandémie les a toutefois accélérées et elles sont aujourd’hui « tellement puissantes et constantes qu’elles seront encore là en 2050 ». Les entreprises doivent donc en « tenir impérativement compte, sous peine de disparaître ».

Megatrend BpiFrance 2023 réutilisation cuir
Aujourd’hui dans la mode, seulement 1% des matières utilisées sont recyclées - Photo © Unsplash - Ivars Krutainis.

Gestion de la rareté

En 2050, selon les projections des Nations unies, la population mondiale devrait atteindre les 9,7 milliards d’habitants, soit presque 2 milliards de plus (dont 1 milliard en Afrique) qu’en 2022 (8 milliards). Nous serons alors confrontés à quatre raretés fondamentales : eau, énergie, alimentation et habitat. Or, « une entreprise qui n’aurait pas de projet pour faire face à ces raretés a des soucis à se faire », estime Philippe Mutricy. « La filière cuir a ainsi tout intérêt à anticiper la rareté de l’eau et de l’énergie, en utilisant si possible de l’eau recyclée et en se tournant vers une énergie décarbonée. En France, nous avons la chance de produire de l’électricité à partir de l’énergie nucléaire. Attention cependant, quand on produit en Europe, on n’a pas toujours affaire à une énergie “propre”. Dans les pays de l’Est, elle est ainsi très carbonée. » Selon l’expert, « face à ces raretés, il faut aussi se poser la question de la réutilisation du cuir » alors qu’aujourd’hui « d’une manière générale, dans la mode, seulement 1% des matières utilisées sont recyclées. Sans compter que, dans un monde où la logique écologique prévaut, il faut s’attendre à ce qu’on mange moins de viande et que le nombre d’élevages, une activité à la fois carbonée et consommatrice d’eau, diminue… »

Megatrend prospective BpiFrance Autonomie Souveraineté
La tendance de fond nommée “Autonomie et Souveraineté” souligne le retour d’une préférence pour les fabrications nationales - Photo © AdobeStock - Jovica Varga.

Nouveaux modes coopératifs et solidaires

La deuxième Megatrend, déjà en filigrane dans le monde actuel, va davantage s’affirmer. Philippe Mutricy cite comme signe intéressant que, pendant la pandémie, même dans le circuit économique classique, les donneurs d’ordre ont été solidaires de leurs fournisseurs, en continuant de les payer, parfois même plus vite qu’avant. « Pendant le Covid, on a vu se dégager des modes coopératifs intéressants dans l’industrie mécanique, dont celle du cuir pourrait s’inspirer, ajoute-t-il. Des pièces de fabrication venant à manquer du fait de la désorganisation des chaînes de production mondiales, la CCI de Marseille a créé un groupe de travail spécifique pour les acheter localement. Un fabricant français s’est ainsi aperçu que la pièce que son fournisseur chinois ne lui livrait plus était produite par un industriel installé…à 300 mètres de son site, dans la même zone industrielle ! Dans cet esprit, face à de futures difficultés d’approvisionnement, les acteurs du cuir pourraient mutualiser davantage d’importantes commandes au lieu de sous-traiter dans un pays lointain. De façon générale, ils ont tout intérêt à s’interroger sur la solidité de l’amont et l’aval de leur chaîne d’approvisionnement et à s’intéresser à des matières biosourcées et traçables. »

Sourcing cuir megatrend BpiFrance 2050
La tendance de fond “Flexibilité et résilience” permettra d’anticiper d’éventuelles nouvelles ruptures d’approvisionnement sur des composants (cuir, chimie…) venus de loin - Photo © Unsplash - Kelly Sikkema.

Autonomie et souveraineté

Avec le Covid puis la guerre en Ukraine, ces notions ont produit des changements majeurs dans la politique européenne des États. Exemple récent : la Commission européenne, jusqu’alors alignée sur un dogme de libre concurrence absolue, non interventionniste, a accepté de mettre en place de grands plans de soutien aux filières stratégiques comme le plan Hydrogène. Et à Davos, la Présidente de la Commission européenne a annoncé le lancement d’un plan de subventions à l’industrie du vieux continent, analogue à celui déjà déployé par les États-Unis. « Certes, la filière cuir ne peut probablement pas être considérée comme stratégique car elle n’est pas essentielle pour la défense nationale ou la compétitivité du pays », remarque Philippe Mutricy. « Le Megatrend “Autonomie et Souveraineté” va cependant s’accompagner dans le monde, notamment en Europe et en France, de deux phénomènes : la montée du protectionnisme, comme c’est déjà le cas outre-Atlantique, et une préférence pour les fabrications nationales.  Le consommateur va se reporter de plus en plus sur des productions locales pour les achats sensibles (alimentation, santé…). Il faudra voir si cette nouvelle approche va ou non gagner progressivement la mode. Cela suppose en effet un sacrifice du pouvoir d’achat. Pour les producteurs, cela pourrait apporter un nouveau segment de clientèle, intéressé par le Made in France, et pour qui il serait judicieux de développer des produits plus accessibles. » 

Flexibilité et résilience

La quatrième Megatrend s’impose alors que les entreprises ont vu s’accélérer l’obligation « de s’adapter en permanence » pendant la pandémie. Bpifrance Le Lab prévoit que ce sera désormais un prérequis : les entreprises ni résilientes, ni flexibles ne pourront pas survivre à l’horizon 2050. « Chaque entreprise devra s’interroger sur sa propre flexibilité, note Philippe Mutricy. Le test de la période Covid puis de la guerre en Ukraine a été très instructif. Comment a-t-elle géré les confinements, les pénuries de matières puis le renchérissement de l’énergie ? La seule réponse a-t-elle été de réduire les marges, d’augmenter les prix ou carrément d’arrêter la production ? » Pour l’expert, l’exercice consistant à se demander comment on a géré la crise, peut être « considéré comme un entraînement dans le monde multi-crises dans lequel nous vivons désormais ». Il y voit aussi une incitation « à s’interroger sérieusement sur sa chaîne de valeur, le nombre d’intervenants qui la composent et leurs origines géographiques. Cela permettra d’anticiper d’éventuelles nouvelles ruptures d’approvisionnement sur des composants (chimie, cuir,…) venus de loin mais aussi de regarder s’il n’y a pas de producteurs  plus proches avec qui travailler. La mondialisation garde certes des avantages, avec une production toujours moins chère en Asie, même si elle se déplace vers d’autres pays que la Chine, où le coût du travail s’est envolé. Mais face à l’avantage prix, d’autres critères comme le coût de l’empreinte écologique et les incertitudes géopolitiques et sanitaires incitent à avoir une nouvelle relation à l’espace. Il s’agit aussi de s’interroger sur la flexibilité de son business model, en matière d’approvisionnements et de capital humain. « Quelles sont les nouvelles solutions mises en place en termes de télétravail, de chômage partiel et d’heures supplémentaires ? Une question fondamentale pour une filière comme le cuir qui repose sur un savoir-faire qu’il s’agit de ne pas perdre… », conclut Philippe Mutricy.

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Rédaction Sophie Bouhier de l’Ecluse

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