La Maison du Pli, de l’art délicat du plissage

Panneau mural cuir plissé
Détail de panneau mural en cuir plissé dans les boutiques Christian Louboutin à Paris.

Avec près de vingt-cinq ans d’expérience, Karen Grigorian, formé au sein des ateliers Gérard Lognon, a su s’imposer comme l’un des interlocuteurs privilégiés des maisons de haute couture, architectes, décorateurs d’intérieur, boutiques de luxe et artistes désireux de sublimer la matière grâce à l’art du plissage artisanal à la main.
Rencontre avec l’artisan, un des derniers maîtres-plisseurs de France, qui nous a reçu dans son atelier sur les hauteurs de Belleville pour nous faire découvrir son savoir-faire unique.

Une histoire de famille

Arrivé d’Arménie dans les années 1990, Karen Grigorian avoue être devenu plisseur en suivant les traces de son frère. C’est à ses côtés qu’il travaille près de dix ans à l’atelier de plissage mécanique Plissé Garbis, avant de rejoindre les ateliers Gérard Lognon, où il perfectionne encore son savoir-faire et ses techniques. Karen Grigorian y découvre un lot d’anciens moules, jugés trop vieux pour être utilisés, et dont l’usage s’est peu à peu perdu. Désireux de remettre à l’honneur le plissage artisanal à la main, il apprend à reproduire ces moules et en imagine de nouveaux. Il en réalisera plus d’une centaine durant les quatorze années qu’il passera dans les ateliers.

Alors que quatre générations de Lognon se sont succédé depuis 1853, ces derniers sont finalement rachetés, faute de successeur, par le groupe Chanel en 2013. Karen Grigorian décide alors d’ouvrir son propre atelier. Une décision courageuse et un pari risqué. En attendant de se voir attribuer un local, le maître-plisseur s’installe durant quelques mois chez son ami Bruno Legeron, dont l’entreprise est spécialisée dans la fabrication de fleurs artificielles et de parures en plumes depuis le XVIIIsiècle. Puis la mairie de Paris lui propose un local sur les hauteurs de Belleville. Karen Grigorian y travaille aujourd’hui le plus souvent seul, ne sollicitant l’aide de son épouse, de sa sœur ou de l’un de ses enfants que pour assembler les moules ou plisser les panneaux les plus imposants, qui peuvent mesurer jusqu’à 3,5 mètres de long – soit la longueur de sa table de travail et la hauteur de son étuve, haute de plus de quatre mètres !

L’art du pli…

Les vingt-cinq années d’expérience de Karen Grigorian et sa technique exceptionnelle lui permettent aujourd’hui de travailler des surfaces aussi variées et complexes que les tissus, les cuirs, le parchemin, le plastique, la cire ou encore le bronze. Car pour ce maître plisseur au savoir-faire unique qui fait tout à la main, tout est possible !

Karen Grigorian travaille sur-mesure, la plupart du temps à partir de croquis que ses clients lui adressent, et avec des matières que ces derniers lui fournissent. Si la demande est précise et réalisable, c’est-à-dire s’il est possible de l’interpréter en plis, le maître-plisseur se met aussitôt à l’ouvrage. Si, a contrario, le projet ou le croquis n’est pas tout à fait finalisé, celui-ci peut donner lieu à la formulation de plusieurs propositions, ébauchées en petite dimension et ajustables en fonction des souhaits du client. Une fois l’épreuve validée, il faut concevoir les « métiers » ou moules qui permettront de créer les plis désirés : « plissés soleil » (soleil plat, soleil classique dont le nombre de plis varie, soleil avec des dessins ou des fantaisies, soleil à 90°, 180° ou 360°C…), « plissés plats », « plissés accordéons » (d’au minimum 5-6 millimètres !), fleurs… Les possibilités sont innombrables, si bien que le maître-plisseur, qui avoue être loin d’en avoir fait le tour, propose chaque année trois ou quatre nouveaux dessins à ses clients. Car Karen Grigorian les imagine tous, les trace sur des feuilles de carton kraft qu’il casse ensuite pour former des moules dont la fabrication peut prendre d’une dizaine de jours à plusieurs semaines. Chacun d’eux est élaboré en deux exemplaires, de manière à pouvoir s’encastrer l’un dans l’autre. Une fois le moule obtenu, l’artisan glisse délicatement le tissu ou le cuir entre les deux feuilles de carton, qu’il replie avec précaution et enserre entre deux lamelles de bois maintenues par des lanières de tissu recyclé. Puis le tout est chauffé à la vapeur dans l’étuve que l’artisan a faite lui-même afin de pouvoir contrôler à la fois la quantité de vapeur et la chaleur, entre 80° et 110° pendant une heure. Enfin, il faut patienter pendant cinq ou six heures, le temps que la matière sèche et prenne sa forme définitive avant de pouvoir être démoulée.

Métiers à plisser Maison du Pli
Malgré toute l’étendue de sa technique, Karen Grigorian plisse essentiellement des textiles et des cuirs (agneau, chèvre, taureau, vachette...).

… et du cuir plissé

Malgré toute l’étendue de sa technique, Karen Grigorian plisse essentiellement des textiles et des cuirs (agneau, chèvre, taureau, vachette…). Le travail du cuir présente quelques spécificités, du fait de la grande disparité entre les peausseries elles-mêmes. Si la souplesse de l’agneau ou de la chèvre permet d’exécuter presque n’importe quel motif, un cuir plus épais imposera de s’orienter vers des dessins et des motifs plus grands, afin de pouvoir le plier. Quant au cuir exotique, comme le lézard, le serpent ou le crocodile, il semble moins intéressant à manipuler car le motif ne ressort pas suffisamment. Parmi les pièces en cuir plissé réalisées par Karen Grigorian, citons par exemple celles qui composent les vases en cristal et cuir plissé de David Pergier et Frédéric Sionis pour Petit h d’Hermès, ou encore celles servant de présentoirs à chaussures dans les boutiques Christian Louboutin, lesquelles sont par ailleurs, partout dans le monde, habillées d’un mur de cuir plissé dont les couleurs et les dessins varient selon les pays.

Une clientèle aussi diverse que prestigieuse

La clientèle de Karen Grigorian, tout à la fois composée de particuliers, d’étudiants et de professionnels venus de France comme de l’étranger, est par conséquent très variée. Le maître-plisseur s’en félicite, lui qui cherche justement à diversifier ses activités.

Parmi les professionnels, ce sont les maisons de couture qui constituent l’essentiel de sa clientèle et de son activité. Les maisons Valentino, Fendi, Martin Margiela ou encore Givenchy – pour laquelle il a plissé les tissus d’une douzaine de robes de la collection Haute Couture printemps-été 2020 – font ainsi très régulièrement appel à lui.

Mais le maître-plisseur travaille également de plus en plus pour des architectes et des décorateurs d’intérieur, à l’instar du studio Marianne Guély, pour lequel il a conçu les éléments d’une sculpture monumentale suspendue dans le centre commercial Cap 3000 à Saint-Laurent-du-Var, ou du studio Bjorg, à Neuilly-sur-Seine, pour lequel il a plissé de nombreux cuirs.

En dehors des collections, Karen Grigorian multiplie les projets pour des boutiques de luxe (Louboutin), des théâtres et des opéras (Opéra de Paris, Opéra Comique, Opéra de Vienne…) et collabore occasionnellement avec des artistes comme Clément Cogitore, dont l’œuvre exposée au Palais de Tokyo, représentant la queue du Léviathan, se compose d’une structure métallique, de tissu plissé et d’un mécanisme animant l’ensemble.

Une diversité de projets et de techniques qui n’est pas pour déplaire au maître-plisseur, qui assure travailler pour tout le monde pour peu que l’on prenne la peine de passer sa porte. Une démarche résolument en accord avec son souci de la transmission. Une préoccupation d’autant plus fondée que si Karen Grigorian est invité chaque année au Danemark pour présenter son métier et enseigner ses techniques, il n’est que peu sollicité en France, où l’on ne compte pourtant plus aujourd’hui que cinq ou six ateliers de plissage…

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Rédaction & photos Garance André

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