Kobja : tout sur la métamorphose de peaux de crapauds en cuirs précieux

Monika Jaros Kobja
Monika Jarosz, créatrice de Kobja - Photo © Fréderic Cavallaro.

Le Rhinella Marina, un amphibien invasif qui génère une crise écologique dans le nord ouest de l’Australie, fournit à la créatrice Monika Jarosz une matière première de choix. Ces peausseries de caractère lui permettent de créer, sous la marque Kobja, des accessoires raffinés réalisés en France par des artisans chevronnés, qui rencontrent un beau succès auprès d’une clientèle férue de luxe hors normes. Après 7 ans de recherches et développement, Monika Jarosz entend partager son expertise avec d’autres maisons, sensibles à sa démarche et son approche créative. Rencontre avec une initiatrice qui prouve que, comme dans les contes, les crapauds sont bien porteurs de merveilleux.

Parlez-nous de vous

« J’ai grandi dans la Pologne communiste où tout était uniforme. Je rêvais de couleurs, de jolies choses, uniques. Ma grand-mère me racontait des contes et je vivais un peu dans ma bulle. Cela a éveillé mon intérêt pour ce qui sort de l’ordinaire, pour le merveilleux et j’ai trouvé dans la création un prolongement à ces désirs. Je suis devenue comédienne et mannequin et lorsque je suis arrivée à Paris, j’avais cette envie de travailler dans le secteur de la mode. »

Comment en êtes-vous arrivée à créer des accessoires ?

« C’est à cette époque qu’un ami néo-zélandais m’a offert une petite grenouille taxidermisée, considéré comme un porte-bonheur dans la tradition aborigène. J’étais fascinée par cet objet à l’aspect étrange et au toucher très doux. J’ai très vite eu envie de travailler cette matière, plutôt pour en faire des bijoux, aussi parce qu’elle était issue d’une forme de recyclage, contrairement à beaucoup de cuirs exotiques qui proviennent d’animaux élevés uniquement pour leurs peaux. En faisant mes recherches, j’ai découvert l’existence de l’invasion des crapauds buffle en Australie et les problèmes écologiques que cela posait. »

En quoi cette espèce est-elle nuisible ?

« Cette variété originaire d’Amazonie a été introduite dans beaucoup de régions pour lutter contre les ravageurs des cultures car elle est très vorace et prolifique. Dans son milieu naturel le Rhinella Marina a des prédateurs, mais malheureusement il n’en possède aucun en milieu d’introduction et du fait de sa forte toxicité (NDLR – il secrète un poison violent qui provoque des arrêts cardiaques foudroyants si ingéré), et de son caractère invasif, ce batracien y est lui-même devenu nuisible pour beaucoup d’autres espèces locales. Dans le Queensland, au nord-est de l’Australie, où il a été importé il y a une trentaine d’années pour éliminer les coléoptères qui dévorent les plants de cannes à sucre, il a muté et grandi. Il progresse désormais de 60km par an et menace d’arriver dans les grands centres urbains. Les associations écologistes et le gouvernement s’associent pour lutter contre cette prolifération et organisent notamment des chasses en famille nommées « Toad Day Out », lors desquelles les habitants attrapent les crapauds vivants et les confient ensuite aux autorités locales. »

Pourquoi en avoir fait votre matière de prédilection ?

« J’ai toujours beaucoup aimé les animaux et la démarche écologique est essentielle dans mon approche. Le fait de pouvoir, par ma création, m’inscrire dans le prolongement d’un acte de protection de l’environnement a beaucoup de sens pour moi. Mon idée était aussi de garder le crapaud dans son entièreté, ce qui permet de lui rendre hommage d’une certaine façon. En conservant le crâne, je fais aussi un clin d’œil à la légende selon laquelle il renfermerait une pierre capable de guérir des empoisonnements, la crapaudine. Cet animal est vecteur de magie dans l’imaginaire collectif. Il est lié à de nombreuses légendes et croyances dans différentes cultures autour de la félicité, de la prospérité et de l’abondance, auxquelles j’aime me référer. Le Rhinella Marina est, certes, devenu un nuisible en Australie, mais c’est aussi un animal qui possède une peau d’une grande qualité, qui produit un cuir exotique intéressant au niveau de sa texture, de sa douceur et de sa souplesse. Son grain si particulier lui confère un fini graphique dans l’esprit du galuchat. »

Comment vous fournissez-vous ?

« Pour réussir à trouver des peaux australiennes issues du circuit de contrôle de la population de Rhinella Marina, j’ai contacté les groupes écologistes locaux qui m’ont orientée vers un taxidermiste de la région. Il réalise les nombreuses étapes initiales de traitement et le crapaud arrive pré-tanné et naturalisé en France. Je confie ensuite les peaux à la mégisserie Alric à Millau, qui procède à la coloration et réalise, depuis le lancement de ma marque, un travail remarquable. Ils ont passé des mois à faire des tests car évidemment ils n’avaient jamais travaillé avec des Rhinella Marina. Ils ont réussi à conserver la souplesse de la peau et offrent une gamme colorielle incroyable. C’est aussi chez Alric que je trouve les doublures en agneau de mes pièces, ainsi que du mouton et du baby velours pour la confection des cabas et sacs. »

kobja bague cuir crapaud
Parmi la centaine de revendeurs sélectifs que compte Kobja dans le monde, un certain nombre de boutiques de musées telles que celle du Louvre ou du MONA (Museum of Old and New Art) à Hobart en Tasmanie. D’ailleurs ce dernier va éditer prochainement un livre sur les créateurs travaillant avec les espèces invasives dans lequel Kobja figurera en bonne place.

Qu’est-ce que le travail d’une telle peau a de différent ?

« Les peaux sont travaillées et montées dans un atelier de maroquinerie situé en banlieue parisienne, qui travaille avec moi depuis le début. C’est un procédé très délicat, nécessitant une grande maîtrise technique et qui a beaucoup de similarités avec la ganterie. Chaque pièce est entièrement faite à la main et on ne peut évidemment pas utiliser d’emporte-pièces, toutes les peaux étant différentes. Ce cuir et la façon dont je le traite déclenche des réactions et ne laisse personne indifférent. Les gens sont parfois impressionnés par le fait que l’animal soit entier, ils sont aussi surpris par la douceur et la beauté du grain de la peau. »

Avez-vous envie de partager votre expertise unique en la matière ?

« J’avais envie de travailler le gant depuis longtemps, car le cuir de Rhinella Marina s’y prête tout à fait. J’ai demandé à ma belle-mère, la gantière haute-couture Mary Beyer, (NDLR – qui a repris et dirigé la ganterie Lavabre Cadet à Millau pendant de nombreuses années, avant de la céder à Camille Fournet en 2013), de travailler à la création de cette nouvelle ligne et elle a réalisé dans son atelier des manchettes ornées de chaînettes, d’un très grand raffinement. Désormais, j’ai envie de promouvoir cette matière unique auprès d’autres maisons dans un esprit d’upcycling luxueux. J’ai déjà commencé à développer des procédés d’assemblage permettant de créer des peaux d’un mètre carré qui ouvrent d’autres perspectives d’utilisation. Je souhaiterais collaborer avec des créateurs en fonction des histoires que chacun a envie de raconter. Je travaille, d’ailleurs, sur un projet avec Rick Owens. Et puis je viens de présenter une nouvelle collection de bijoux en argent massif gainé de cuir, réalisés avec des artisans joailliers sénégalais, qui sera bientôt distribuée en boutiques. »

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Rédaction Hélène Borderie

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