Cuirs exotiques : l’enjeu crucial du bien-être animal et de la traçabilité

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Les groupes de luxe prennent des mesures pour renforcer leurs critères d’approvisionnement et s’engager encore plus pour le bien-être animal et la préservation des espèces ou au contraire misent sur les impressions façon cuirs exotiques.

Suite à l’annonce surprise de Chanel de renoncer à l’utilisation de cuirs exotiques dans ses collections, certains professionnels du luxe craignent que ce soit le début d’un processus qui conduirait à l’arrêt de l’utilisation de ce type de cuirs, à l’instar de ce qu’il se produit pour la fourrure ces dernières années. Néanmoins, les groupes LVMH, Kering et Hermès prennent des mesures pour renforcer leurs critères d’approvisionnement et s’engager encore plus pour le bien-être animal et la préservation des espèces. Enquête.  

Véritable coup de tonnerre dans le monde de la mode et du luxe, Chanel a annoncé mardi 4 décembre 2018 renoncer à l’utilisation de peaux exotiques (crocodile, lézard, serpent, galuchat) dans ses collections de vêtements et de maroquinerie. La maison de la rue Cambon, à Paris,  justifie sa décision par le fait que « les filières d’approvisionnement ne répondaient pas à ses exigences en matière d’éthique et de traçabilité.» Par ailleurs, elle ajoute avoir décidé de « faire évoluer son approche » dans ses futures créations. Les cuirs exotiques seront remplacés par « une nouvelle génération de produits ultra luxe s’appuyant sur la créativité, les matières nobles et innovantes ainsi que sur des finitions exceptionnelles. » Si la plupart des maisons de luxe ont annoncé leur intention d’arrêter l’utilisation de la fourrure dans leurs collections, aucune n’avait, en revanche, jusqu’à présent, renoncé à utiliser des cuirs exotiques. Chanel a donc créé un précédent. Depuis, les marques Diane von Fürstenberg et Victoria Beckham lui ont emboîté le pas.

Le poids des millennials et des consommateurs chinois

Un choix destiné également à séduire la génération des millennials (18-34 ans), particulièrement préoccupée par les évolutions environnementales et le bien-être animal, que les géants du luxe chouchoutent avec le plus grand soin. Mais, d’un autre côté, dans la 6ème édition de son True Luxury Global Consumer Insight, le cabinet Boston Consulting Group, en partenariat avec la fondation Altagamma, souligne l’appétence des jeunes générations pour les articles de luxe. En 2025, cette catégorie de consommateurs pourrait ainsi représenter pas moins de la moitié des acheteurs de ce type de produits. Parallèlement, les maisons de luxe sont en permanence dans le collimateur des organisations non gouvernementales (ONG). La très active association de défense des animaux People of the Ethical Treatment of Animals (Peta) bénéficie du soutien de nombreuses personnalités, le plus souvent issues du show business, pour relayer son message. Mais il est fort probable que cette décision radicale ne soit pas du goût de nombreux clients de Chanel, Européens bien sûr, mais aussi et surtout Asiatiques, très friands d’articles en cuirs exotiques. Or, toujours selon Boston Consulting Group, les consommateurs chinois pourraient, d’ici 2025, représenter jusqu’à 40% du marché du luxe et générer… 75% de sa croissance. D’ailleurs, très au fait de cette évolution du marché, les deux géants du luxe, LVMH et Kering, n’entendent pas du tout suivre Chanel mais mettent en place, en revanche, un renforcement de leurs critères en termes de traçabilité et d’éthique dans les approvisionnements de ces peaux.

Kering : des matières premières 100% traçables à l’horizon 2025

Ainsi Kering, « qui s’est toujours engagé à ce que l’approvisionnement en peaux précieuses (crocodiliens, serpents, lézards et autruches) respecte des standards élevés en matière de bien-être animal, de développement durable et de conditions de travail », a actualisé et renforcé, en début d’année, les standards qu’il a formalisés et rendus publics en 2018. Le groupe a, en particulier, restreint l’utilisation des peaux à un certain nombre d’espèces et de lieux d’approvisionnement. Concernant le commerce des peaux précieuses, les Maisons lui appartenant doivent se conformer, notamment, aux législations et réglementations nationales et internationales. Ainsi, toutes les peaux d’espèces classées en danger ou vulnérables par la CITES (Convention on international Trade in Endangered Species) sont obtenues avec un certificat attestant de leur origine légale délivré par cette dernière et l’autorité exportatrice pour s’assurer que ce commerce ne nuit pas aux espèces menacées. Parallèlement à la mise en œuvre de ses standards, au cours des six dernières années Kering a « soutenu un ensemble d’initiatives autour des chaînes d’approvisionnement durables de crocodiles et de serpents. Notamment, le partenariat pour la préservation des pythons, noué en 2014 avec l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) et le Centre du Commerce International (CCI). Celui-ci a été étendu en 2018 avec la South-East Asian Reptile Conservation Alliance (SARCA), qui se concentre sur le commerce durable et éthique des reptiles en Asie du Sud-Est », rappelle le groupe. Ce dernier détient également deux tanneries spécialisées dans les peaux précieuses, en France et en Italie, ainsi qu’une ferme d’élevage de pythons en Asie. Des entités qui lui permettent à la fois d’améliorer la traçabilité des peaux et de mieux maîtriser la chaîne d’approvisionnement.

LVHM a mis en place un nouveau standard d’approvisionnement

De son côté, LVMH a annoncé, en février dernier, le durcissement de ses conditions pour un « approvisionnement responsable de cuirs crocodiliens ». Le nouveau standard repose sur 4 piliers : la préservation de l’espèce et le respect des communautés locales ; le bien-être animal tout au long des étapes de vie des animaux ; les conditions de travail des hommes et femmes au sein des fermes ; la protection de l’environnement. Ces nouveaux critères ont été développés et validés par un comité d’experts techniques, incluant l’organisme indépendant NSF International. La nouvelle certification a déjà été attribuée à trois fermes fournissant Heng Long, tannerie détenue à 100 % par LVMH et basée à Singapour. Une vingtaine de fermes fournissant Heng Long en Australie, en Zambie, au Zimbabwe, au Kenya, aux Philippines et aux États-Unis seront certifiées avant fin 2020. Déjà certifiée par le Leather Working Group (LWG) depuis 2017, Heng Long travaille en étroite collaboration avec ses fermes partenaires, ainsi qu’avec des experts scientifiques et vétérinaires pour améliorer les conditions d’élevage des crocodiliens. Les résultats des projets de recherches menés ainsi que les textes du Crocodile Specialist Group de l’UICN ont servi de fondements au nouveau standard LVMH. Cette certification fait partie d’une politique ambitieuse globale du groupe concernant l’ensemble des approvisionnements animaux qui sera dévoilée courant 2019, et viendra compléter le programme LIFE (LVMH Initiatives For the Environment).

Hermès : un engagement de longue date et de multiples initiatives

Le groupe Hermès rappelle, quant à lui, que toutes ses fermes partenaires doivent respecter scrupuleusement les règles établies sous l’égide de l’ONU par la Convention de Washington qui définissent la protection des espèces en danger. Par ailleurs, pour ses fermes de reptiles comme pour ses fournisseurs extérieurs, le groupe conduit une politique très stricte. Depuis 2009, il a mis en place une charte éthique et un standard de bonnes pratiques exigeant, construit avec l’aide d’experts vétérinaires et scientifiques et couvrant des domaines étendus : le bien-être animal, les pratiques d’élevage et d’abattage, le transport, les conditions sociales des employés, la performance environnementale des fermes ainsi que leur sécurité. Le bon respect de cette politique fait régulièrement l’objet d’audits internes de contrôle. En complément, Hermès a initié en 2016 une étude avec l’aide de WWF France. « Une mission qui s’est poursuivie en 2018 et un plan de progrès a été établi avec ce partenaire, » indique le groupe. Parallèlement, depuis cette même année, Hermès participe, aux côtés des principaux acteurs du secteur (fermiers, tanneurs, fabricants, marques), à l’association ICFA (International Crocodilian Farmers Association) qui a pour ambition de développer et d’améliorer les pratiques d’élevage des crocodiliens. L’ICFA a ainsi défini en 2018 un standard répondant aux meilleures normes internationales dans le domaine. Un panel composé de scientifiques, de vétérinaires, de fermiers, de marques, et de personnalités du monde de la réglementation ou spécialistes de la conformité ISO ont ainsi participé à la validation de ce standard. Celui-ci a par ailleurs été revu et amendé par le Crocodile Specialist Group. Le principe fondateur consiste à vérifier de manière scientifique et mesurable le bien-être animal tout au long de l’élevage. Par ailleurs, un dispositif de certification des élevages des membres fondateurs a débuté cette année, avec l’aide d’organismes certificateurs externes. Enfin, l’ensemble des fermes qui rejoindront l’ICFA, adopteront son standard et seront ainsi auditées. Bref, si la décision pour le moins inattendue de Chanel a fait sensation, l’engagement pour le bien-être animal et la préservation des espèces des trois géants du luxe en dit long sur leur volonté de continuer d’utiliser des cuirs exotiques dans la fabrication de leurs sacs, vêtements et autres chaussures.

Rédaction Jean-Marc Ménard
Photos © Alain Gil-Gonzalez

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