Les légendaires
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Ils dormaient depuis des décennies dans les combles des Grandes Écuries du château de Chantilly. En 2024 et 2025, les somptueux harnais du prince de Condé ont retrouvé toute leur splendeur grâce à un ambitieux chantier de restauration conduit par la conservatrice-restauratrice Ingrid Léautey, Conservatrice-Restauratrice d’objets ethnographiques et historiques.
Présentés dans une salle dédiée du musée vivant du Cheval, ces pièces exceptionnelles incarnent le raffinement d’un art de vivre disparu et la maîtrise technique d’un matériau exigeant : le cuir. À travers eux, c’est tout un pan de l’histoire française et artisanale qui se redécouvre – et un bel hommage rendu à celles et ceux qui œuvrent à la préservation de ce patrimoine vivant.
Les huit harnais d’apparat restaurés ont appartenu à Louis VI Henri de Bourbon-Condé (1756-1830), dernier représentant direct de la lignée des Condé, cousins des rois de France et propriétaires de Chantilly. Richement décorés, ils ont été commandés pour harnacher les chevaux d’attelage de la berline du prince pour le sacre de Charles X à Reims, le 19 mai 1825. Ce jour-là, l’équipage du prince de Condé défile parmi les plus hauts dignitaires du royaume. Les harnais, couverts de dorures, cuirs vernis et boucleries ciselées, rivalisent d’éclat avec les uniformes brodés. Chefs-d’œuvre d’artisanat, ils illustrent la virtuosité des selliers et orfèvres de cour.
Exposés sur des mannequins équestres grandeur nature, ces harnais reprennent vie dans la nouvelle salle du musée vivant du Cheval, au cœur des Grandes Écuries – le « palais pour chevaux » bâti entre 1719 et 1735 par l’architecte Jean Aubertpour Louis IV Henri de Bourbon-Condé. Ces écuries monumentales demeurent l’un des joyaux du patrimoine équestre européen. Depuis 1982, elles abritent un musée unique en son genre, mêlant histoire, art, pédagogie et spectacles équestres. Réaménagé depuis 2022, il propose une muséographie renouvelée.
Collections publiques ou privées, mon rôle consiste d’abord à conserver les objets. Il s’agit de stabiliser les matériaux pour assurer leur conservation sur le long terme, et préserver les propriétés techniques et historiques de l’objet. Tout doit être gardé d’origine : à la différence d’un artisan d’art, je n’ai pas le droit de « refaire ». Je ne crée, ni ne remplace rien : je conserve. Chaque intervention doit être réversible pour que l’objet puisse, si besoin, retrouver son état antérieur. Dans certains cas, cette conservation est suivie d’une restauration dans un but esthétique, pour redonner de la splendeur à l’objet – par exemple pour l’exposer. C’est le cas des harnais de Chantilly pour lesquels, après le travail de conservation, j’ai œuvré à leur redonner leur allure et prestige.
Ils étaient entreposés dans les combles des Grandes Écuries, dans des conditions environnementales défavorables : poussières, humidité, fientes de pigeons, insectes, variations de température… Certains étaient montés sur des mannequins de chevaux, d’autres suspendus à des supports muraux. Dans les deux cas, les cuirs s’étaient déformés, fragilisés, parfois même déchirés. Les éléments métalliques n’étaient plus soutenus, provoquant des tensions supplémentaires. Le défi était double : stabiliser la matière et lui redonner son aspect d’origine sans jamais trahir son authenticité.
Cinq grandes étapes ont rythmé le travail.
-Le dépoussiérage. Il a fallu assainir les surfaces : aspiration minutieuse, retrait des dépôts et des résidus d’insectes. Un véritable travail de fond.
-Le nettoyage. C’est la phase la plus longue et la plus délicate. Il s’agit de retirer les encrassements et les couches de produits d’entretien accumulées au fil du temps qui masquent la finition d’origine du cuir – graisses, huiles, et, ici, un badigeon noir appliqué pour homogénéiser le cuir. Ces traitements, qui servent l’usage quotidien de l’objet, fragilisent en réalité le cuir sur le long terme.
-La remise en forme. Après une humidification contrôlée avec des solvants, les cuirs ont été doucement assouplis puis séchés lentement pour retrouver leur galbe et leur souplesse.
-La consolidation. Les déchirures ont été doublées non pas avec du cuir neuf – plus résistant que le cuir abîmé qui risque de casser – mais avec des intissés polyester et des papiers japonais, des matériaux stables et réversibles, compatibles avec la fragilité du cuir ancien.
-Le conditionnement. De nouveaux supports et mannequins ont été conçus pour répartir les tensions et éviter toute contrainte mécanique.
Chaque harnais a demandé plus de 90 heures de travail, sans compter la restauration des éléments métalliques.
Le cuir est un matériau organique. Il réagit à la température, l’humidité et la lumière. Les produits d’entretien se dégradent avec le temps et finissent par l’endommager. La meilleure conservation repose sur un environnement stable – température, hygrométrie, lumière -, un dépoussiérage régulier et une manipulation minimale. À Chantilly, les harnais sont désormais exposés dans des conditions contrôlées : cela garantit leur stabilité dans le temps et la pérennité du travail accompli.
C’est toujours impressionnant. Ce sont des objets uniques, chargés d’histoire. Mais il faut vite faire abstraction de leur prestige, sinon on n’ose plus rien faire ! Je me concentre sur la matière, sur ses réactions, ses blessures, sa texture. Et au fil des jours, une vraie relation se crée : ce sont presque mes objets, je les connais dans leurs moindres détails. Les voir aujourd’hui exposés, admirés par le public, c’est une grande satisfaction. On se dit qu’on a contribué à faire revivre un fragment d’histoire. Il y a une fierté particulière à avoir permis à ces cuirs anciens de traverser un nouveau siècle.
La restauration des harnais du prince de Condé met en lumière la vitalité du patrimoine du cuir. Matériau noble et organique, il relie l’histoire des gestes à celle des usages, entre savoir-faire artisanal et innovation scientifique.
À Chantilly, cette renaissance illustre le rôle essentiel des conservateurs-restaurateurs : des passeurs d’histoire qui conjuguent rigueur, sensibilité et respect de la matière. Dans le cadre somptueux des Grandes Écuries, les harnais retrouvent désormais leur éclat d’apparat et rappellent combien le cuir, au-delà de sa noblesse, demeure une matière vivante, faite pour durer – mais toujours à protéger.
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Rédaction Igor Robinet-Slansky
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