Les cuirs peints de la Renaissance : entre art et artisanat

Il nous vêtit, nous chausse, gaine meubles et objets depuis des millénaires…mais qui se souvient des cuirs peints qui habillaient de décors raffinés les demeures aristocratiques et bourgeoises des XVIe et XVIIe siècles ? Ces œuvres semblables à des tapisseries faites de cuir, à la fois décoratives et narratives, témoignent du savoir-faire exceptionnel des artisans de la Renaissance.
Pour mieux comprendre cette technique et ses usages, rendez-vous avec Matteo Gianeselli, Conservateur du patrimoine, chargé des collections de peintures, tapisseries, arts graphiques, textiles et cuirs au Musée national de la Renaissance d’Écouen, dans le Val-d’Oise. Ce musée fascinant, situé dans le château d’Anne de Montmorency, compagnon de François 1er et Connétable de France, abrite l’une des collections les plus remarquables de cuirs peints, parmi lesquels quatre trésors issus de la tenture de « L’Histoire de Scipion » du XVIIe siècle.

Techniques et usages des cuirs peints de la Renaissance - Photo © Musée national de la Renaissance/C. Schryve.

Qu’appelle-t-on « cuirs peints » à la Renaissance, et quelle est leur origine ?

Le « cuir peint » aux XVIe et XVIIe siècles s’apparente en réalité à un genre de tapisserie qui serait non pas composée de milliers de fils, mais de peaux ennoblies selon une technicité et des savoir-faire sophistiqués. Cette technique trouve probablement ses origines dès l’Antiquité. Cependant, le travail plurimillénaire du cuir a évolué pour atteindre un niveau de raffinement exceptionnel à la Renaissance. Quant à leur provenance géographique, difficile à dire. On sait que, contrairement aux savoir-faire des tapissiers particulièrement concentrés en Flandres à l’époque, les techniques d’ennoblissement du cuir sont historiquement avérées dans de nombreuses régions d’Europe.

Quelles sont les techniques utilisées pour ces cuirs peints ?

Il existe une diversité de techniques plus ou moins complexes pour réaliser des cuirs peints élaborés et raffinés. Montées sur des châssis carrés ou rectangulaires, les peaux, tannées au préalable, sont d’abord cousues les unes aux autres à la manière d’un patchwork pour former un panneau de grande dimension. C’est ensuite que la technique devient art, et que des savoir-faire artisanaux bien précis sont requis. Comme on le ferait pour un tableau, la peinture et les pigments colorés peuvent ainsi être directement appliqués sur la « toile » de cuir – une pratique souvent employée pour peindre les visages, par exemple. Pour un rendu plus prestigieux et luxueux, on peut également appliquer sur les peaux des feuilles d’argent qui, une fois vernies pour atténuer l’éclat du métal, sont peintes puis estampées au petit fer, pour imiter l’or à la perfection. Une technique efficace, et surtout moins onéreuse que la dorure à l’or fin, qui confère à l’œuvre finale une luminosité exceptionnelle. Enfin, et c’est là que la haute maîtrise technique entre en jeu, on cherche à texturer les cuirs pour ajouter de la complexité à la composition. Selon le résultat souhaité, les cuirs sont repoussés, gaufrés, poinçonnés ou encore striés pour créer une variété de décors : formes géométriques, motifs pleins ou creux, reliefs (effet textile sur les vêtements, par exemple). Il existe alors autant de savoir-faire et d’outils que de créations possibles. Finalement, plus il y a d’éléments, de personnages, de détails ou d’ornements, plus la réalisation du panneau de cuir peint est élaborée et onéreuse.

L’exemple de la tenture de « L’Histoire de Scipion » au château d’Écouen. Histoire de Scipion. Le Triomphe de Scipion/La prise de Carthagène/La Bataille de Zama - Photo © Grand Palais Rmn (musée de la Renaissance, château d'Ecouen)/René-Gabriel Ojeda.

Au-delà de leur aspect décoratif, les cuirs peints avaient-il un autre usage ?

Si leur caractère décoratif est avéré, notamment dans les riches demeures de la Renaissance, les cuirs peints remplissaient aussi une fonction utilitaire. Sur les murs, et selon les saisons, les tentures de cuirs alternaient avec les tapisseries textiles : l’hiver, ces dernières, plus chaudes, gardaient la chaleur des pièces, et l’été, les cuirs peints, moins isolants mais tout aussi décoratifs, évitaient aux températures de grimper.

À qui s’adressaient alors ces cuirs peints ?

Les tentures de cuirs peints étaient très répandues à la Renaissance. Dans les châteaux royaux et les résidences des familles aristocratiques, comme chez les riches bourgeois. Cependant, pour ces derniers, le choix des cuirs peints répondait aussi à des contraintes économiques. Car à l’époque, une tapisserie est un produit de luxe et d’importation, dont la fabrication monopolise pendant des mois une main-d’œuvre qualifiée. En revanche, fabriqués partout en Europe, donc en France, les cuirs peints offraient une alternative plus rapide et moins onéreuse, permettant aux familles moins fortunées de décorer leurs intérieurs. Les sujets représentés étaient inspirés de tableaux, de tapisseries existantes, ou encore de gravures, les coûts plus ou moins élevés dépendant alors des choix créatifs et de la complexité de la composition.
Ainsi, au-delà de leur fragilité, s’il ne reste que peu d’exemples de cuirs peints aujourd’hui, c’est certainement en grande partie à cause de leur moindre valeur perçue. Alors que les tapisseries se sont transmises de génération en génération, les panneaux de cuir ont souvent été mal conservés. Le Musée national de la Renaissance d’Écouen est ainsi l’un des rares lieux où l’on peut encore en admirer d’aussi précieux.

Parmi les panneaux de cuirs peints de la Renaissance que vous conservez au musée, pouvez-vous nous parler de la tenture de « L’Histoire de Scipion » ?

Cette tenture du début du XVIIe siècle est un exemple particulièrement remarquable de l’art des cuirs peints. Elle s’inspire des gravures d’Antonio Tempesta (1555-1630) et illustre les exploits du général romain Scipion, tels « L’Incendie du camp de Syphrax », « La Prise de Carthagène » et « La Bataille de Zama », « Le Triomphe de Scipion ». Sa provenance est inconnue, même si la mention d’une œuvre similaire dans le Garde-Meuble de la Couronne en 1672 semble indiquer une commande royale. Quoi qu’il en soit, l’iconographie autour de ce haut personnage de l’Antiquité n’est pas nouvelle. On la retrouve notamment dans les tapisseries tissées dès 1532 pour François 1er qui s’identifie alors au victorieux militaire. Chacun des cuirs peints de cette tenture se compose de huit panneaux rectangulaires et, à l’image des frises qui encadrent les tapisseries historiques de l’époque, leurs bordures sont ornées de trophées d’armes. Les couleurs vives, les motifs élaborés, les rehauts d’or et les multiples techniques de marquage du cuir utilisées ici font de cet ensemble un témoin précieux de savoir-faire artisanaux d’exception, aujourd’hui souvent oubliés.

Les cuirs peints conservés au musée national de la Renaissance d’Écouen bénéficient d’une attention et d’un entretien tout particuliers. Pour en admirer la beauté technique et artistique, rendez-vous au château d’Écouen.

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Rédaction Igor Robinet-Slansky

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