K.Jacques : l’art de la sandale tropézienne, entre patrimoine familial et nouveaux défis

La marque a su créer un équilibre entre luxe patrimonial et mode, revisitant son catalogue et proposant des modèles modernes ainsi que des collaborations avec des marques internationales.

À l’entrée de Saint-Tropez, loin de l’agitation du port, le nouveau siège et l’atelier de K.Jacques s’est installé dans des locaux plus vastes. Derrière cette façade discrète bat le cœur d’une maison qui, depuis 1933, a su transformer une sobre sandale méditerranéenne en un objet de mode iconique à l’aura mondiale.
Aujourd’hui dirigée par la troisième génération, représentée par Éric Botella et Stéphanie Keklikian, l’entreprise vit une période charnière. Récemment intégrée au programme Au-Delà du Cuir (ADC), l’incubateur des entreprises de la filière cuir française, la marque concilie désormais son héritage artisanal avec de nouveaux défis pour le futur.

Cuirs gras, imprimés, métalisés, embossés, vernis… Plus de 200 options, dans une multitude de coloris, sont proposés par la marque.

Une saga familiale ancrée dans le mythe de Saint-Tropez

L’histoire commence avec Jacques et Élise Keklikian, jeunes réfugiés venus d’Arménie, qui ouvrent leur premier atelier-boutique à Saint-Tropez, rue Allard en 1933. Leurs spartiates artisanales, inspirées de la tradition méditerranéenne, sont rapidement adoptées par les tropéziens. À l’époque, le petit port typique est déjà un lieu de villégiature et le havre créatif d’artistes peintres majeurs, de Signac à Picasso. Les archives de la marque conservent d’ailleurs le modèle que l’artiste espagnol avait lui-même dessiné.
Le basculement vers la mode s’opère dans les années 60, porté par l’effervescence du village autour de stars internationales du cinéma et de la musique, ayant pour figure de proue Brigitte Bardot, dont le style personnel influence durablement les tendances.
De Kate Moss à Michelle Obama en passant par Gwyneth Paltrow ou Jackie Kennedy, les photos des personnalités arborant les modèles les plus iconiques ornent les murs de l’espace de travail. « Nous, nous sommes restés ici et c’est le monde qui est venu à nous », résume Éric Botella.
L’entreprise a toujours fonctionné en symbiose familiale, les trois enfants du couple Keklikian s’investissant à différentes fonctions dans l’entreprise : Liliane, la mère d’Éric, s’occupait des ventes et baptisait chaque modèle crée ; Georges a suivi l’enseignement d’une école de modélisme à Paris dans les années 60 et gérait le design, avant qu’Elie lui succède ; enfin Bernard, le père de Stéphanie, a mené le développement de l’entreprise pendant de nombreuses années, avant de confier la direction générale à son neveu et sa fille il y a de cela un peu plus d’un an et demi. Cette implication totale se poursuit aujourd’hui : « On baigne dedans parce qu’on est ensemble au quotidien… on vit dans l’atelier », confie Stéphanie Keklikian.

Un procédé de fabrication maison signe chaque modèle : les lanières surpiquées au fil de lin sont fixées par une technique de crochetage qui dissimule les pointes de fixation.

L’atelier, lieu de savoir-faire artisanal et d’innovation

Malgré son succès mondial, K.Jacques cultive son ancrage local « Il était hors de question de sortir de Saint-Tropez », insiste Stéphanie Keklikian. Le nouveau siège regroupe désormais toute l’activité, du design aux expéditions, avec en son centre l’atelier, pilier de ce savoir-faire labellisé Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) depuis 2010.
Il faut quatre jours pour qu’une paire traverse les six zones de travail de l’atelier, passant entre les mains expertes des 18 artisans qui perpétuent un savoir-faire maison, acquis pour la plupart au fil de leur expérience en interne, pour certains depuis plus de 20 ans. Le processus est d’une exigence millimétrée. Les semelles sont découpées à l’emporte-pièce dans des cuirs épais à tannage végétal, provenant d’Espagne tandis que les tiges explorent un catalogue de plus de 200 finis issus des meilleures tanneries européennes : du mythique cuir gras « Pul » qui se patine avec le temps, aux nubucks veloutés, en passant par les cuirs bijoux ou métallisés. « On nous dit souvent : « une sandale, c’est juste une semelle et deux lanières ». Mais quand on voit que l’épaisseur des brides est mesurée au micron, les gens ne ressortent pas de l’atelier avec le même œil », s’amuse Éric Botella.
Chaque modèle est un défi technique, testé en interne pour garantir un confort et une durabilité irréprochables. Un procédé de fabrication maison signe chaque modèle, les lanières surpiquées au fil de lin sont fixées par une technique de crochetage qui dissimule les pointes de fixation.
Cette maîtrise totale de la fabrication permet à K.Jacques de faire de la personnalisation son fer de lance. Elle représente désormais 40% des ventes. Qu’il s’agisse de peaux précieuses (python, alligator) réservées au sur mesure dans les boutiques historiques, ou de mises au point réalisées en personne ou à distance en visio, le service client internalisé transforme chaque achat en une expérience de luxe sur mesure. Dans l’atelier-cordonnerie de la rue Mermoz, on ajuste, on grave et on répare, prolongeant ainsi indéfiniment l’histoire entre la sandale et celui qui la porte.

Derrière l’apparente simplicité se cache un travail d’une grande précision et un nombre important d’étapes de fabrication. Chaque nouveau modèle développé est porté en interne pour être testé, garantissant confort et durabilité.

La réparation, un engagement durable fondateur

Bien avant que l’écoresponsabilité ne devienne un argument marketing, K.Jacques pratiquait la durabilité par la réparation. Chaque année, entre 600 et 800 paires reviennent à l’atelier pour être restaurées. Éric Botella raconte avec émotion l’histoire d’une cliente revenue en 2004 avec une paire datant de 1989, fabriquée le dernier jour de travail de son grand-père et désormais précieusement conservée dans les archives. Ou encore celle de ce revendeur japonais qui, malgré son stock conséquent, tenait absolument à faire réparer sa propre paire percée par l’usure. « La réparation est importante parce que les clients ont un lien affectif avec leurs sandales. Il y a une histoire avec sa paire de K.Jacques », note le Directeur Général.

Un pied dans la mode grâce aux collaborations

Si K.Jacques a bâti sa réputation sur le luxe artisanal de ses sandales, la marque a su, dès les années 90, s’extraire de l’imagerie balnéaire pour fouler les podiums internationaux. Ce virage, initié par des rencontres avec des attachés de presse et des agents à Milan et New York, a propulsé la marque tropézienne dans le cercle très fermé de la haute couture et du prêt-à-porter sélectif.
L’histoire continue de s’écrire entre tradition et collaborations prestigieuses, de Golden Goose à Longchamp en passant par Call it By your Name ou DÔEN, Ciao Lucia, Agnès b…, pour Éric Botella et Stéphanie Keklikian, la collaboration n’est pas qu’un exercice de style, c’est un véritable défi pour l’atelier. Chaque partenariat pousse les artisans à inventer des solutions techniques pour marier l’ADN de K.Jacques à des univers esthétiques parfois radicalement différents et à des matériaux inhabituels.
Cette capacité à mixer le caractère patrimonial avec les univers créatifs de marques de mode internationales permet à la marque de s’ancrer véritablement dans un écosystème de luxe contemporain, s’adressant aux nouvelles générations. L’intégration de K.Jacques parmi les nouveaux lauréats de l’incubateur de la filière cuir, Au-Delà du Cuir (ADC) accompagne la marque dans cette évolution.

Chaque paire est marquée du logo K.Jacques, mais peut aussi être embellie de messages personnels pour célébrer un événement.

Le défi du futur avec ADC

Si K.Jacques possède une archive monumentale de plus de 2 700 designs, la marque ne s’endort pas sur ses lauriers. L’intégration au programme ADC en décembre dernier marque une volonté de se confronter aux nouveaux enjeux du secteur. C’est un tournant vécu par ses dirigeants comme une évidence, un alignement de planètes qui arrive à point nommé dans l’histoire de K.Jacques. Pour Éric et Stéphanie, ADC est un accélérateur de maturité sur des piliers fondamentaux.
Vivre et produire à Saint-Tropez est une force pour l’identité de la marque, mais cela peut conduire à un certain isolement. L’adhésion à ADC permet de rejoindre une communauté de pairs. « On a tous les mêmes problèmes, que ce soit le sourcing de matières premières ou l’entretien des machines », soulignent les Directeurs Généraux. Ce partage d’expérience avec d’autres lauréats permet de valider des choix stratégiques et de trouver des solutions à des problématiques industrielles communes, de créer des synergies, explique Éric Botella, soulignant la richesse des échanges entre lauréats, via l’incubateur.
Cette nouvelle dynamique intervient au moment où la refonte profonde de la stratégie digitale a généré une réflexion plus globale sur la plateforme de marque. Prévu pour le printemps 2026, le nouveau site internet vise un parcours client plus fluide et moderne, incorporant un outil de personnalisation en 3D. Bénéficier de l’expertise de l’incubateur est un atout majeur. Il s’agit de faire évoluer la marque sans trahir l’ADN de l’atelier, un équilibre délicat que l’accompagnement d’ADC aidera à stabiliser.
En mêlant l’exigence de l’artisanat d’art à une vision entrepreneuriale agile, K.Jacques prouve que l’on peut avoir 90 ans et être plus pertinent que jamais dans l’arène de la mode internationale.

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Rédaction Hélène Borderie

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