Dans la peau de Jean-Claude Jitrois

Jean-Claude Jitrois a traversé le siècle et révolutionné le cuir dans la mode - Photo © Omer Faraj

Jean-Claude Jitrois est le deuxième invité de notre podcast « Matière(s) à réflexion(s)« .
Le créateur français a l’amour du cuir et de la liberté chevillé au corps ! Autodidacte, audacieux, sculpteur du cuir stretch, Jean-Claude Coste, dit Jitrois, débute à Nice dans les années 70 après une carrière de psychomotricien. Ses mémoires, baptisés « Ma peau se souvient », aux éditions Pauvert, retracent l’itinéraire d’un couturier affranchi et précurseur.

Au nom du corps

L’enfance dans les années d’après-guerre est celle d’un fils de militaire muté en Afrique. Le jeune Jean-Claude étudie dans le même lycée qu’Yves Saint-Laurent à Oran, découvre la force de la couleur au Congo mais c’est le blouson de cuir, que portait son père dans l’armée de l’air, qui reste gravé dans sa mémoire. « Un habit de pouvoir », dit-il à son sujet. Sa grand-mère, mémé Lulu, l’élève à Aix-en-Provence. Elle lui apprend que « l’existence est à la fois enchantement et lutte ». Elle l’emmène aussi bien à l’hôpital psychiatrique où elle est assistante sociale qu’à l’opéra. « Je me souviens du pouvoir du costume, de la force symbolique du vêtement, poursuit-il. Ce sera le point de départ de mon parcours de créateur. S’habiller, ce n’est pas une simple question d’apparence. C’est une manière d’habiter le monde. J’ai appliqué le pouvoir de l’habit à mon premier métier, en créant pour mes patients des costumes thérapeutiques en papier crépon avant de faire du vêtement ma vocation définitive. J’étais timide. Ce n’est pas étonnant si j’ai choisi le cuir, une matière exprimant la force comme la beauté. » La psychomotricité, à laquelle il se forme à La Salpêtrière à Paris, l’occupe pleinement une dizaine d’années. Simone Veil le nomme à la tête de l’Institut de Psychomotricité (ISRP) à Nice en 1973.

Des débuts intenses et fulgurants

La trentaine marque un tournant dans sa vie. « Je suis moins sédentaire que nomade, reconnaît le thérapeute. Mon esprit s’accorde mal avec le confort. » Alors que son oncle tient une boutique de cuir à Marseille, il a l’idée de proposer des vestes en cuir. Une boutique J3 – vite rebaptisée Jitrois – voit le jour à Nice en 1976. Face à elle, celle de l’artiste Ben, qui « vend du pop art et draine une foule fantasque. Je me lance dans la mode, explique-t-il. Je commence dans un garage une vie de création et de chef d’entreprise. C’est là que nous démontons les modèles, les refaçonnons de manière plus créative. On ajoutait notamment des empiècements de cuir fournis par Roberto Cavalli, qui n’était pas encore couturier ». Rapidement, d’autres points de vente ouvrent avec succès sur la Côte d’Azur. À New York, Jitrois exporte sa vision décomplexée du cuir. « À l’époque, aux États-Unis, le cuir renvoie surtout aux flying jackets de l’US Army, au vestiaire rebelle de James Dean ou encore aux cowboys des westerns hollywoodiens en chaps et gilets de cuir, poursuit le Français. Nous avons contribué à transformer cette mythologie avec des coupes féminines, du volume, de la couleur… » L’essor, qui marque les années 80, est aussi bien américain que parisien. Le couturier du cuir opte pour une adresse stratégique dans la capitale, proche d’Hermès. « La dynamique du Faubourg Saint-Honoré nous garantit une clientèle fidèle et fortunée », assure-t-il. La maison Jitrois installe ses ateliers à Paris puis au château de Lierville dans le Loir-et-Cher, dont le prestige historique ravit la clientèle internationale. Vitrine à Beverly Hills, réseau de franchises, commandes au Japon… Jitrois est une maison de couture solide à la renommée internationale.

De la scène au quotidien

La décennie suivante interrompt brutalement l’expansion. Les années 90 sont celles du SIDA, de l’anti fashion, du noir omniprésent… Mais Jitrois rebondit. « Le cuir fait partie du monde des bikers, rappelle-t-il. Il n’est pas étonnant que Johnny Hallyday soit sensible à son esthétique. Le blouson Cactus a été son premier achat. En 1993, il me commande trois tenues pour son concert au Parc des Princes. La première est celle d’un guerrier se jetant dans l’arène, souligne le couturier. C’est un perfecto en cotte de maille parsemé de clous, qui a la douceur du cuir et la force du métal. La deuxième est en croco teint, du même bleu que ses yeux. La dernière est à l’image de l’homme domptant la machine, en cuir noir cerclé de lames. » La maison de mode maîtrise parfaitement l’art de mettre en scène le corps. « J’aime que mes cuirs soient des aimants pour l’œil. Ma clientèle conçoit la liberté comme essentielle à l’expression de son art. J’ai toujours pensé que le vêtement était un renfort pour le « moi ». Il redonne le sens de jouer. Le cuir est un second « épiderme ». Il protège, rassure, libère le corps en même temps que l’esprit. » Artistes, icônes tourbillonnent dans la galaxie Jitrois. Le créateur, pour autant, continue à repousser les limites. Une innovation technologique redynamise la marque tout en la popularisant. Son cuir extensible, doux et souple à la fois, développé avec DuPont de Nemours et la mégisserie Cuirs du Futur à Graulhet, deviendra un phénomène. À l’aube du nouveau millénaire, le clubbing bat son plein et rend Jitrois toujours plus inventif. Le Skin Jean, lavable en machine, « confère un look décontracté et sportif », dit-il. Une pièce forte, fonctionnelle et sophistiquée, aussi atemporelle que multigénérationnelle, entre dans la garde-robe.

Intuitif et visionnaire

« La marque que j’ai construite à Nice représente un luxe à la française, dont l’excellence le dispute à la subversion », affirme Jean-Claude Jitrois. Pour l’imposer, le chef d’entreprise a aussitôt pris des chemins de traverse. À l’image de son premier défilé en guise de lancement, dans sa ville du sud, « à une époque où l’on ne défilait qu’à Paris ». L’initiative novatrice est un succès. Dès les débuts niçois, la marque est associée à des lieux, des ambiances singulières. C’est aussi le cas avec une tente plantée à Saint-Tropez, en plein été, qui affole la jet set. « J’ai compris que le monde était le terrain de jeu de mes clients », ajoute le styliste. C’est donc avec ses créations emballées dans des valises, qu’il entreprend de conquérir New York. À peine exposées, elles plaisaient par leurs coupes, la souplesse et le confort de l’agneau plongé… « Leur lieu de fabrication – le port de Nice – faisait son effet », poursuit-il. En 1993, Jitrois inaugure le trunk show, « le meilleur moyen d’entrer dans le milieu de la mode américaine » selon lui. Tout est aussitôt vendu ! Plus tard, un autre « happening situationniste » lance le Skin Jean sur le marché. La laverie Jitrois, installée dans un salon Napoléon III, fait sensation. Ce nouveau succès lui ouvre « des lieux de retail en vue, comme L’Éclaireur à Paris, Isetan au Japon… Nous pénétrions enfin le milieu très fermé des acheteurs de mode », remarque-t-il. Si « l’imprévisible, la surprise sont des moteurs de vente », le créateur, enfin, a toujours considéré la boutique comme « une scène stimulante ». C’est l’architecte d’intérieur Christophe Pillet qui concevra l’esthétique de ses boutiques du troisième millénaire : laque noire, jeux de miroirs et de néons… Chic et provocateur !

Rédaction Nadine Guérin

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