Carlos Riba Antò,
dirigeant de la mégisserie Riba Guixà, ancré dans le futur

Avant leur arrivée à la mégisserie Riba Guixà, les peaux brutes d’agneaux Entrefino sont passées au peigne fin. La société de négoce Penades fait une première sélection des peaux sorties de l’abattoir avant de les confier à Adobinve, dont l’activité repose sur le travail de rivière à façon. En décembre 2015, la holding familiale RGMA, détenant des participations dans chacune des trois entreprises, de l’achat des peaux au finissage, a ouvert son capital au Groupe LVMH.

Tout a commencé dans les années 30, quand son grand-père, fils d’un tanneur de cuir à tannage végétal, a créé la mégisserie Riba Guixà, spécialisée dans la ganterie. Puis, l’entreprise s’est diversifiée dans le prêt-à-porter, pour devenir la référence du cuir d’agneau Entrefino. Aujourd’hui, Carlos Riba Antò, issu de la quatrième génération, dirige une holding familiale, et a ouvert son capital au Groupe LVMH. Une stratégie révélatrice de l’évolution de l’industrie de la tannerie, dont les acteurs utilisent le potentiel et les compétences pour investir sur le terrain sociétal et environnemental, et – non – accessoirement, consolider la compétitivité de leur activité. Rencontre avec un dirigeant ancré dans le futur.

Au centre, Carlos Riba Antò, dirigeant issu de la quatrième génération de l’entreprise familiale, entouré de ses deux frères. À gauche, Kiko, Directeur Commercial et à droite Joan, Directeur Technique.

Comment vous êtes-vous rapproché du Groupe LVMH ?

Les groupes de luxe sont soucieux de leurs approvisionnements matières. Cette chaîne de valeurs débute à la ferme, chez l’éleveur, passe par l’abattoir, le stock de peaux brutes, puis l’activité de transformation (travail de rivière et mégisserie). Comme de nombreux secteurs aujourd’hui, il n’y a pas de marge dans cette industrie, contre 20-30% de marge brute pour les autres en moyenne, et c’est pour cette raison que de nombreuses tanneries ont fermé leurs portes en France, en Espagne, en Italie…Cette situation est difficile à manager et nous devons apprendre à nous adapter. Dans les 20-30 dernières années, si on exclut le marché de l’automobile qui comporte les plus grandes tanneries, la plupart des entreprises sont des PME familiales. En Espagne, il y avait tant de tanneries quand j’ai commencé à travailler en 1997. On dénombrait 25 000 salariés contre 1 900 aujourd’hui. La même chose s’est produite en France. Toutes les tanneries connues : Annonay, Roux, Dupuy, Haas, Richard, Bodin Joyeux, appartiennent à des groupes, sinon elles n’existeraient plus. C’est très difficile pour nous de faire de la marge à cause du prix des peaux, le process de fabrication qui est long, le niveau de qualité de la matière demandée…Nous avons besoin d’avoir continuellement des peaux en production que nous payons comptant, sans ligne de crédit avec les négociants de peaux brutes. Il faut financer des stocks conséquents et nous ne sommes pas en capacité financière de le faire. C’est ainsi que des grands groupes interviennent au capital de tanneries pour d’une part, sécuriser leurs sources d’approvisionnement, et d’autre part, s’assurer de la conformité de la production.

Quels sont les critères de qualité des groupes de luxe en matière de cuir ?

Les marques sont sérieuses, intelligentes et veulent avoir une ligne de conformité parfaite : du bien-être animal, incluant les conditions d’abattage, jusqu’au processus de fabrication du cuir. Lorsqu’un sac d’une grande valeur est commercialisé, elles doivent s’assurer de la conformité de tous les fournisseurs. Imaginons que nous ayons une capacité de 100 et que les marques nous achètent 200, mais que nous ne puissions pas les faire, nous irions acheter les 100 autres pièces auprès d’autres tanneries, à l’autre bout du monde, ce qui serait une pratique condamnable. Idem, pour les façonniers. Donc les grands groupes préfèrent investir dans les meilleures tanneries comme Riba Guixà, régulièrement auditée par le Leather Working Group et Intertech, tout en s’enquérant des conditions de production. Ces marques, soucieuses de la qualité, sécurité, conformité nous mettent au diapason, ce qui est positif !

Le laboratoire
Le laboratoire où sont préparées les formules de composants en provenance de multinationales telles que Stahl, en conformité avec Reach, la certification de base incontournable, qui régit le marché des produits chimiques.

Quels sont selon vous les grands défis à relever dans les prochaines années ?

Dans les prochaines années, on peut s’attendre à une révolution de l’industrie de la tannerie. Seules les tanneries écoresponsables survivront, parce que vous devez avoir une certaine capacité pour perdurer. Chez Riba Guixà, nous avons un ingénieur pour contrôler la production, un Sourcing Manager…Les petites tanneries n’ayant ni la capacité structurelle ni la capacité financière, risquent de disparaître. 3-4 tanneries ont fermé récemment dans notre zone, les plus petites qui comptaient des effectifs de 10-15 personnes.

Aujourd’hui, nous sommes face à des grandes marques sur ce marché, de positionnement luxe ou diffusion dont les volumes sont vertigineux. Les petites tanneries ne peuvent pas suivre et n’ont plus de client. Car sur le milieu de gamme il y a peu d’acteurs, quelques marques américaines peut-être, avec des prix relativement accessibles, mais qui sont tout aussi exigeantes en terme de normes, ce qui demande de passer par des audits pour obtenir les certifications…Tout cela va mener à une sélection naturelle des tanneries.

Quels sont les bénéfices attendus des alliances avec les groupes de luxe ?

Les rapprochements avec les groupes deviennent plus ouverts en termes de process. Ils veulent avoir un droit de regard sur les personnes impliquées dans la chaîne de production, les conditions sociales des employés, les produits chimiques utilisés…Par ailleurs, cette révolution va se faire au niveau de l’optimisation de l’énergie que nous utilisons : électricité, gaz et eau. Nous nous devons de produire les mêmes volumes tout en consommant de moins en moins d’énergie par m². Ce qui veut dire investir. Ce matin, quand vous êtes arrivée, nous avions justement une discussion pour changer notre système de traitement d’eau et nous pensons investir dans des panneaux solaires l’an prochain. Notre objectif à moyen terme, 2-3 ans, est de réduire la consommation d’énergie de notre production, tant pour des raisons économiques, qu’environnementales. Nous devons apprendre à le communiquer à nos clients également. À ce titre, nous mettons en place des KPIs pour mesurer nos efforts de réduction.

Quand un consommateur achète un sac chez Louis Vuitton, Hermès ou Chanel, il n’est pas uniquement question de prix. En ce sens, le business du luxe est un business social. Les employés qui travaillent dans ces sociétés sont bien payés, ils paient des taxes, les fournisseurs de la même chaîne et leurs employés gagnent à minima le salaire minimum aussi, paient leurs impôts et travaillent dans de bonnes conditions…Derrière le prix d’un sac à 2 000-3 000 euros, une marque de luxe donne vie à tout un système de valeurs. Si on achète un sac à 100 euros on peut imaginer que l’employé qui l’a fabriqué ne peut pas avoir un salaire décent, c’est mathématique.

Plus précisément, depuis 2005, quels sont les changements dans votre entreprise suite à l’entrée au capital du Groupe LVMH ?

Nous demeurons actionnaires majoritaires de notre entreprise. Le Groupe LVMH peut compter sur le savoir-faire de l’équipe opérationnelle en place. Notre actionnaire nous a apporté une vision stratégique, une meilleure connaissance du marché. Son objectif n’est pas d’avoir une tannerie qui travaille en vase clos, soit leur fournisseur exclusif, car elle perdrait sa compétitivité. C’est très important qu’une usine garde plusieurs clients car ils ont des expertises et besoins différents.

Parfois, dans les sociétés familiales, nous ne sommes pas assez exigeants avec nous-mêmes et c’est bon d’être challengés par un partenaire extérieur. Nous voyons les retours sur investissements…On ne peut pas travailler comme nous l’avons fait sur la dernière décennie. Nous devons gagner en efficacité et cela passe par des investissements. Dans les groupes ils ont toujours plus de projets…une stratégie claire, avec des personnes dédiées pour cela alors que nous sommes bien souvent rattrapés par toutes les questions opérationnelles. C’est parfois inconfortable de recevoir des leçons de personnes qui ne travaillent pas dans l’entreprise depuis des générations mais bien souvent ils ont raison !

C’est très important de penser à l’avenir, de mettre en place des projets, comme celui que nous avons avec Penades, notre fournisseur de cuir brut d’agneau Entrefino à Valencia, société dans laquelle nous avons 50% des parts.

Riba Guixà
Avec un chiffre d’affaires de 24 millions d’euros par an, Riba Guixà, qui a ouvert son capital au Groupe LVMH, compte de nombreuses maisons de luxe parmi ses clients, et se prépare à relever les défis environnementaux, sociaux et éthiques de demain.

Quels sont vos leviers pour améliorer la qualité des peaux brutes d’agneau Entrefino ?

L’amélioration de la qualité de la peau est une question essentielle : bien-être animal, processus d’abattage, meilleure condition de vie, riment avec viande et peau de meilleure qualité. Pour cela les négociants de cuirs et peaux bruts ont besoin d’aide financière. En Espagne le climat est extrême. Les animaux souffrent en hiver car il peut geler alors qu’en été le thermomètre peut grimper jusqu’à 40-45 degrés. Nous devons maintenir une température stable dans leurs étables, assurer une bonne hygiène, faciliter l’accès à l’eau, leur donner de la nourriture de bonne qualité…Nous avons moyen de faire pression et de ne pas acheter ces peaux si toutes ces conditions ne sont pas remplies.

Encore beaucoup reste à faire sur l’amont de notre chaîne. Nous devons protéger les races aussi, parce qu’il y a parfois des couples de différentes races, ce qui peut amener à leur dégénérescence. L’enjeu des fermiers est d’avoir de gros animaux parce qu’ils valorisent la viande au kg donc ils font des croisements pour avoir plus de kilogrammes. Dans le cas de l’agneau la peau a une belle valeur : 15% du coût de l’animal. Mais si l’abattoir ne rémunère pas l’éleveur pour cela qui va payer ? Alors nous avons fait des tests sur des petits groupes de 300 animaux. La viande était excellente, le cuir plutôt bien, mais le problème est d’industrialiser cette démarche à une plus grande échelle. Il faut trouver les bons partenaires, qui ne pensent pas uniquement au prix et sensibiliser le consommateur à ce qui est bon et à ce qui ne l’est pas.

La holding RGMA Riba Guixà and skin services SL en données clés

Actionnaires : la famille Riba (majoritaire) et le Groupe LVMH (minoritaire) depuis décembre 2015.
Sociétés : Riba Guixà (100%) – activité de mégisserie du wet-blue au finissage ; Adobinve (participation avec les sociétés Russo di Casandrino, et Chanel) – activité de travail de rivière à façon ; Penades (participation) – activité d’achat de peaux brutes.

Rédaction Juliette Sebille
Photos © Corinne Jamet

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